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Magazine Solidarité Santé 01/01/2000 |
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Organiser le travail par la peur est inefficace à long terme |
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Moins médiatique que les carnages routiers, les accidents routiers, les accidents de travail touchent pourtant, chaque année, plus de 200.000 personnes dans notre pays. A cette loterie du risque professionnel, les moins bien lotis semblent les ouvriers wallons. A l'extérieur de nos frontières nationales, la réalité n'est guère plus rassurante. Dans le monde, chaque minute, le travail tue deux personnes. En cause: les conditions de travail, plus dures, plus contraignantes, jouant sur la peur du chômage, exposant davantage au risque le travailleur soumis à un | ||
| stress croissant. Organiser le travail par la peur n'est pourtant pas la meilleure des méthodes à long terme. Sur cette dernière question, le point de vue de Mateo Alaluf, sociologue. |
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Quand la notion d'accident de travail fait-elle pour la première fois son apparition ?
La condition ouvrière était autrefois un problème ignoré. L'idée était alors que les riches devaient être protégés car ils possédaient des biens et risquaient donc quelque chose. Dans cette conception, les ouvriers n'avaient par contre rien à craindre. Cette situation change avec les grandes grèves et les émeutes ouvrières de 1886. Le problème social va alors occuper une partie de plus en plus large des débats. En ce qui concerne les accidents de travail, la loi de 1903 revêt beaucoup d'importance. Elle traduit dans la législation un changement de mentalités et une nouvelle logique juridique, celle du droit social. Cette logique ne met plus en avant la responsabilité de l'ouvrier mais la notion de risque: en travaillant, on peut subir des dommages. Dès lors, il est légitime pour les personnes d'être dédommagées. Et la référence pour le dédommagement est la société civile. C'est le point de départ des assurances sociales.
Cela dépend des époques. Avant 1886, l'accident était absent des théories consacrées au travail. Quand la question sociale est venue à l'avant-plan des préoccupations, l'accident de travail est devenu la partie visible. Mais aujourd'hui, l'accident de travail est redevenu l'angle mort.
La vision actuelle du travail est celle de la haute technologie, de l'automation (1), de la disparition du travail manuel. On ne parle plus des ouvriers. On dit "opérateur" et on l'imagine surprotégé dans une cabine, surveillant des écrans et gérant des processus de travail complexes. La situation est autre. Des enquêtes régulières (2) sur les conditions de travail dans les 15 pays de l'Union européenne démontrent une sérieuse détérioration des conditions de travail et une augmentation considérable des charges physiques et psychiques au travail.
Aujourd'hui, le chômage, l'exclusion sociale exercent une pression très grande sur les conditions de travail. Et cela de deux manières. D'une part, les conditions de travail se dégradent parce qu'il y a du chômage. Les salariés ont peur: de perdre leur emploi, de la précarité, de mal faire, etc. La peur est devenue centrale dans l'organisation du travail. Dans ce contexte, les cadences augmentent très fort. L'idée est qu'il faut servir le client. Et ce travail sous contrainte entraîne une augmentation des accidents de travail. D'autre part, le problème central étant le chômage, on s'interroge moins sur la manière dont le travail est organisé. Avoir du travail apparaît comme un privilège. Demander d'améliorer les conditions de travail est donc disqualifié. Tous les discours sur le travail qui mettent en avant les problèmes inhérents à la vie de travail, et en particulier ceux de la santé au travail et des accidents de travail, perdent leur légitimité. Dès lors, le discours sur le travail est, en gros, celui du management, des entreprises. Et il est partagé par tout le monde parce que les travailleurs eux-mêmes tiennent à leur emploi. Chacun valorise le travail par opposition au chômage.
Notamment. Il y a deux visions sur le travail: celle de ceux qui organisent le travail et celle des travailleurs. Ce sont des faces d'une même réalité. Aucune des deux n'est fausse. Mais aujourd'hui, une seule vision domine le champ idéologique: celle de la mondialisation, de la concurrence, de la compétitivité, de l'efficacité, etc. Un pan de la réalité, celle présentée par les directions d'entreprises, est légitimée et un autre versant, celui des conditions de travail et donc des accidents de travail, est totalement ignoré. Tout cela est fonction des rapports de force au sein de la société. Et nous sommes actuellement dans une période de chômage, c'est-à-dire dans un rapport de force défavorable aux salariés.
Il y a des métiers plus dangereux que d'autres et les accidents de travail sont plus fréquents dans certains secteurs d'activité. Mais ce qui les caractérise aujourd'hui et leur donne un sens, c'est que le travail sous pression a beaucoup augmenté avec la crise. Il y a 25 ans, l'absentéisme était un problème central dans l'organisation du travail. A présent, il est tout à fait marginal. Les médecins du travail avancent de plus en plus l'idée de "présentéisme": des salariés en mauvaise santé, malades, viennent travailler parce qu'ils ont peur de perdre leur situation.
Il y a toujours eu deux attitudes par rapport aux risques. D'une part, puisqu'il y a des risques, il faut une rémunération correspondante. Et donc remettre en question l'éventail des salaires en fonction des risques. L'autre idée est que la santé ne se paie pas, qu'il faut lutter contre les dangers liés au travail. Aujourd'hui, cette question est même élargie aux facteurs mentaux telle stress.
La situation s'est dégradée mais elle ne s'est pas inversée. II existe encore une protection sociale relativement importante. Le travail a encore une valeur et donc la vie humaine aussi. C'est pourquoi les accidents de travail constituent encore un problème. On se rend compte, y compris dans les entreprises et les pays à faible taux de syndicalisation, que la dégradation sociale a des limites et que la cohésion est nécessaire. La peur fait courir les gens pendant un certain temps mais ensuite, elle les paralyse. Organiser le travail par la peur n'est donc pas la manière la plus efficace à long terme. On peut donc penser que la situation actuelle va changer. Mais comment? Les tendances partent dans tous les sens. On ne peut pas prédire ce que sera demain. Mais une chose est sûre: il ne sera pas ce qu'on en dit aujourd'hui. Parce que les gens résistent par rapport à cela.
(1) Automation: exécution partielle ou totale de tâches techniques par des machines fonctionnant
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Les accidents de travail ont été plus nombreux en 1997Les risques des métiersLes accidents de travail ont, en 1997, légèrement progressé. Une hausse de 0,6%. Dépeinte de la sorte, la réalité n'a rien d'alarmant. Chacun peut s'en retourner à ses occupations, l'esprit relativement serein à l'idée de ce quasi statu quo. Pourtant...Pourtant, une analyse plus approfondie incite à moins de satisfaction. En effet, ces six dixièmes de pourcent représentent 1.448 personnes. En 1996, 227.736 travailleurs ont été victimes d'un accident de travail. L'année suivante - la dernière pour laquelle des chiffres ont été publiés (1) -, les recensements du ministère de l'Emploi et du Travail arrivent à 229.184 cas. Les statistiques fédérales sont organisées en cinq catégories: les cas sans suite (qui n'ont pas entraîné d'incapacité de travail), les cas avec incapacité temporaire de travail (au moins un jour), avec incapacité permanente (des lésions permanentes subsisteront), accident mortel et, enfin, les cas refusés (car ne répondant pas à la définition légale de l'accident de travail). Pour 1997, ces statistiques révèlent une diminution des accidents entraînant une incapacité temporaire de travail: 106.495, soit une baisse de 3.896 cas ou de 3,5%. Mais, dans le même temps, on note également une hausse des incapacités permanentes: 15.004 cas (+ 1.888 ou + 14,4%). Pire encore puisque cette année-là le travail a tué 219 fois, arrachant ainsi 25 vies de plus que l'année précédente (+ 12,9%). Heureusement, la tendance générale est à la baisse et on est loin des 303.759 accidents de l'année 1990. Mais avec près d'un décès par jour de travail, les résultats restent encore inacceptables.
Les professions manuelles restent dangereusesTravailler dans certains secteurs comporte évidemment plus de risques. Sans surprise, ce sont les activités manuelles (de manutention). Ainsi le secteur de la construction a enregistré 28.770 accidents (dont 34 mortels) en 1997. Les services fournis aux entreprises ont entraîné 16.868 blessures. Plutôt surprenant par contre, les 14.692 accidents recensés dans les domaines de l'action sociale et de la santé.Les ouvriers sont donc nettement plus exposés aux risques du travail. En effet, quand 37.763 employés se blessent dans l'exercice de leur profession, 157.506 ouvriers connaissent le même sort. Une réalité très tranchée pour les hommes (sept accidents sur huit frappent des ouvriers) qui se révèle plus nuancée au sein de la gent féminine (les accidents au féminin se partagent de manière presque identique entre ouvrières et employées). Dans 37,6% des cas, les membres supérieurs (surtout les doigts) ont à souffrir de l'accident. Dans près de 23%, ce sont les membres inférieurs (principalement chevilles et pieds) qui sont endommagés. Au regard de ces chiffres, rien d'étonnant à ce que les blessures soit une fois sur cinq le résultat d'une contusion ou d'un écrasement. Des données intéressantes à mettre en rapport avec d'autres, telles les rémunérations des personnes les plus exposées aux risques des métiers.
Un accident coûte plus cher à l'arrivée qu'en cheminL'insécurité qui règne au travail a évidemment un coût, assumé par les compagnies d'assurance et l'Etat (via la Sécurité sociale). Et si le nombre d'accidents diminue, les dépenses qu'ils entraînent sont en hausse constante. En 1987, les 263.550 dossiers enregistrés équivalaient à une dépense de quelque 22 milliards. Une décennie plus tard, les 229.184 accidents mobilisent 35 milliards. En moyenne, une blessure sur le lieu de l'activité professionnelle se chiffrait, en 1997, à 172.600 francs (contre 86.000 francs un an plus tôt).Moins fréquents sont les accidents sur le chemin du travail (18.839 en 1997). Heureusement car, à l'unité, ils génèrent des dépenses de santé plus élevées. En moyenne, se blesser en se rendant au boulot suscite une dépense de 394.200 francs.
Néfastes vibrationsA ces chiffres, on peut ajouter ceux des maladies professionnelles. Ces dernières ne sont pas, comme les accidents de travail, des "événements inopinés"(2) mais "la conséquence de l'exposition plus ou moins prolongée à un risque qui existe lors de l'exercice habituel de la profession". Dans 2.393 cas, elles ont eu pour conséquence une incapacité de travail.Parmi ceux-ci, les maladies occasionnées par les vibrations mécaniques représentent un cas sur deux (1.162). Et encore une fois, ce sont les ouvriers qui sont les plus exposés aux risques (828 blessés), même si les membres des professions libérales, scientifiques, enseignants, techniciens et artistes ne sont pas tellement mieux lotis (627 cas en 1997). Conséquence: plus de 36 millions de francs dépensés pour tenter de réparer le côté destructeur du travail, l'autre face du profit. (1) Rapport statistique des accidents de 1997, Fonds des accidents du travail, Bruxelles, 1999. (2) Accidents du travail et maladies professionnelles 1997, Prevent – Institut pour la prévention, la protection et le bien-être au travail, Bruxelles, 1999, p. 25.
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La Chaîne du Silence - Autopsie d'un suicide à l'usine 2002 - 2008 |
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