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Critique communiste 21/06/2000 |
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Parmi ces méthodes, on peut évoquer en premier lieu celle qui consiste à faire régner par tous les moyens une pensée unique dans l'entreprise, celle de la direction. Concrètement cela signifie la chasse à toutes les formes de résistance à l'exploitation, la mise sur fiche des salariés "mal-pensants" et évidemment les tentatives de détruire la CGT sur le site. À cet égard, la direction de Renault-Le Mans n'a pas hésité en début d'année à poursuivre 46 syndicalistes devant le tribunal correctionnel parce que le syndicat et de très nombreux salariés avaient pris la défense en CHSCT d'un ouvrier menacé de licenciement pour cause de santé.
Au nom de l'efficacité dont les critères sont dictés et remaniés régulièrement par la direction, le rejet des salariés jugés moins performants est aussi devenu pratique courante. La "régénération permanente de l'entreprise" équivaut à l'évacuation plus ou moins insidieuse des salariés fatigués, déprimés, ou qui doutent... Enfin, à un moment où le patronat veut contractualiser au maximum les relations entre salariés et employeurs au détriment de la loi et des conventions collectives, la direction de Renault veut légitimer l'idée selon laquelle dorénavant l'entreprise parle à chacun et qu'il n'y a plus besoin d'interface d'aucune sorte. Jean-Marie Bousset, représentant de la CGT au Conseil d'administration de Renault, a bien voulu présenter pour Critique Communiste ces nouvelles pratiques de management qui n'ont plus rien à envier à celles des usines japonaises ou coréennes. La mondialisation dans l'automobile, ce n'est pas seulement le fait qu'un véhicule "créé" par un constructeur soit un assemblage d'éléments produits au meilleur coût dans diverses régions du monde, c'est aussi la généralisation de nouveaux procédés aliénants dont la finalité est de soumettre totalement les "opérateurs" aux impératifs de productivité de la direction, ainsi qu'à sa représentation du monde. Face à cette situation, la CGT de Renault-Le Mans a placé, au coeur de son activité, des débats qui permettent de faire connaître au reste de la société ce qui se passe à l'intérieur de l'entreprise et les projets d'une direction qui a certainement souhaité la disparition du site sarthois, à ses yeux trop marqué par l'organisation et la résistance collectives. Cette culture du débat favorise la construction de nouvelles solidarités avec les salariés de Renault et entre salariés de différentes entreprises confrontés à des situations similaires, et au grand dam de la direction qui préfère oeuvrer en silence, elle contribue à l'émergence d'un espace public où sont discutés d'importants enjeux industriels et sociaux. Le succès de ces débats et l'importante mobilisation lors du procès des 46 syndicalistes montrent que la résistance au libéralisme continue de se renforcer dans l'agglomération mancelle.
Par Jean-Philippe MELCHIOR |
Extrait de l'entretien avec Jean-Marie BoussetQuelle est la différence avec l'ancienne maîtrise?Jean-Marie Bousset - Dans le temps, on accédait à la maîtrise dans la plupart des cas par le rang, c'est-à-dire qu'on avait d'abord été ouvrier professionnel et puis on pouvait devenir chef d'équipe, agent de maîtrise, ensuite contremaître, chef d'atelier. C'était une carrière qui se faisait comme ça. Sur la base des compétences professionnelles prioritairement. Dans l'univers industriel que j'ai connu, ce n'était pas forcément facile, mais il y avait une place pour le désaccord et la contradiction. L'encadrement et la maîtrise avaient largement les coudées franches pour régler des choses et la notion de conflit était intégrée dans les choses de la vie. Cela ne voulait pas dire qu'ils aimaient le conflit, cela ne veut pas dire qu'ils n'étaient pas capables de réprimer une grève, mais j'ai l'impression que dans ce temps-là le patronat considérait qu'il avait besoin d'une interface et que cet interface-là il ne fallait pas la déglinguer, il ne fallait pas la déconsidérer. Y compris dans les combats durs, en fin de grèves, on se débrouillait quand même pour qu'il n'y ait pas trop de rancoeur, et surtout que l'organisation n'en soit pas trop martyrisée. Aujourd'hui, c'est tout le contraire, ils considèrent qu'ils n'ont plus besoin d'interface; ils considèrent que l'entreprise parle à chacun. Ce n'est pas pareil. On est en France, pays de la démocratie, et il est admis, même si les gens ne se syndiquent pas toujours, que le syndicalisme c'est important, donc on ne peut pas avoir un discours antisyndical. Donc, au contraire, on a un discours social qui a débouché chez Renault sur "l'accord à vivre" qui est un accord d'entreprise qui a été présenté aux syndicats en 1990 et qui était en fait, pour le syndicalisme de lutte, une reddition en rase campagne. La CGT n'a pas signé cet accord, je ne regrette pas, même si par ailleurs c'était le début d'une certaine mise à l'écart, parce que celui qui n'avait pas signé cet accord-là ne participait pas à certaines discussions. On voit bien cette volonté d'écarter ceux qui résistent. On ne veut plus de ride sur l'étang, mais quelque chose de lisse. Dans le monde industriel, on fait des produits de série qui vont à des gens qui les achètent, qui les consomment. Quand on est technicien, on met en pratique des méthodes qui permettent d'obtenir des produits de série conformes, interchangeables, etc.... Pour arriver à ça, il y a des normes. Le problème, c'est que dans ce monde de compétition absolue, mondialisée, exacerbée, la normalisation franchit le cap du matériel pour aller se ficher dans les comportements humains et l'on veut des comportements qui soient clairs, précis, correspondants à des normes. À ce moment-là, dans une telle logique, la citoyenneté ne veut plus rien dire.
Jean-Marie Bousset - Formatage total. Le système dans lequel on est porte un nom, c'est la "qualité totale". Système "qualité totale". La qualité c'est l'élément fédérateur. Qui est contre la qualité? Personne. Puisque vous êtes tous pour la qualité, qui est contre la satisfaction du client? Personne. Donc tous ensemble pour la qualité, pour la satisfaction du client. Il n'y a plus de patron, parce que le seul patron c'est le client, c'est lui qui vient chez nous et pas ailleurs et qui achète nos produits qui nous permettent de payer des salaires. Donc, si on ne satisfait pas le client, pas de paye. On voit, là, la naissance des discours de culpabilité qui correspondent très bien à ce qu'ils disent: "aujourd'hui dans l'entreprise, on est autonome et responsable". Quand on prend les choses au premier degré, je préfère être autonome que ficelé, et responsable qu'irresponsable. En fait, il faut traduire: autonome veut dire seul et responsable veut dire coupable. On est toujours potentiellement coupable de ne pas avoir fait assez, de ne pas avoir été assez inventif, de ne pas avoir assez suggéré, de ne pas avoir assez satisfait le client qui est mécontent et qui va ailleurs.
Jean-Marie Bousset - Cela s'est fait un peu partout, et ils ont adapté ça à nos mentalités. Aller vers un monde interne de l'entreprise qui soit lisse, totalement lisse, sans aucune aspérité. Ils ont des tas de mots. On parle de déontologie, de citoyenneté... À propos de la qualité totale, un sociologue parlait d'idéal narcissique. La qualité totale c'est une philosophie d'entreprise qui produit le progrès permanent, c'est-à-dire qu'on n'est jamais arrêté. Dans l'idéal de la qualité totale, chacun a toujours une démarche de progrès pour ce qui le concerne et ce qui concerne son environnement. Mais, ce n'est pas si simple parce qu'il y a l'homme.
Jean-Marie Bousset - Oui, d'ailleurs ils citent Sénèque: "il n'y a pas de vent porteur pour celui qui ne sait pas où il va". Logique de progrès permanent, on n'est jamais arrêté et en fait on demande toujours plus à chacun et l'on en fait un coupable potentiel. Ceux qui dérogent, ceux qui à un moment donné ne seraient plus motivés, ceux qui à un moment donné sont physiquement dépassés, cela devient des gens qui gênent. Un combat qu'on est en train de mener en ce moment, très concret, dans l'entreprise, porte sur la culpabilisation des malades et sur le fait de ne pas reconnaître les accidents comme des accidents du travail. Aujourd'hui, les statistiques des accidents du travail chez Renault baissent, mais elles baissent parce que les gens ne s'arrêtent plus et Renault truande la Sécurité sociale en ne déclarant pas les accidents. Ils préfèrent éventuellement payer les gens à la maison en absences autorisées et extorquer, menace à l'appui, l'approbation de l'intéressé. Si le gars n'a pas été arrêté, cela veut dire que c'est un accident bénin, et si c'est un accident bénin, en cas de conséquences graves, en cas de rechutes, c'est le gars qui va être "blousé". Parce qu'on n'a pas de rechute avec un accident bénin sans arrêt. Dans le domaine de la souffrance au travail, on veut leur faire toucher terre. Quand on commence à leur résister concrètement, ils ne supportent pas. Les 46 au Mans c'est ça. C'est une punition.
Jean-Marie Bousset - C'est évident. C'est le côté caché. Aujourd'hui, le management d'entreprise fait très mal à ce niveau-là. Christophe Dejours travaille assez bien cette question; chez les opérateurs, il y a un certain machisme: dire qu'on a mal, dire qu'on souffre, dire qu'on n'y arrive pas, c'est difficile; et puis il y a aussi la fierté d'y être arrivé, ils jouent sur tous ces points-là; mais les types ils en bavent comme ce n'est pas possible. Et puis il y a tous ceux qui, à un titre ou à un autre, font marcher le système et qui savent qu'on leur fait faire un boulot de salaud, et qui font sur eux-mêmes le travail nécessaire pour s'accepter comme ça, parce que ou on se tire une balle dans la tête, ou on va voir ailleurs, ou alors ils trouvent des artifices pour s'accepter comme ça. Mais ce n'est pas sans dégât interne. D'ailleurs, dans le débat sur la souffrance au travail, les gens qu'on a rencontrés voient exactement ce qu'on voit: des gens qui face à leur médecin généraliste disent "ils font chier, j'en peux plus...", y compris des cadres. La question du travail et du harcèlement moral, on en parle de plus en plus, c'est bien qu'on en parle. Mais il y a eu également une espèce de contre-feux qui a été établie par une psychiatre, Hirigoyen. Elle analyse très bien comment ça se passe, comment on peut mortifier quelqu'un, mais son analyse a des limites. Le fait qu'il y ait des pervers dans le monde de l'entreprise qui est un monde de pouvoir, ce n'est pas nouveau. De tout temps, il y a eu des gens qui se sont fait un malin plaisir, qui ont joué en faisant ça. Mais pourquoi cela se développe? Parce qu'il y aurait plus de pervers qu'avant? Il n'y a pas plus de pervers qu'avant. Il y a le management d'entreprise qui organise ça. Alors, là elle botte en touche. Visiblement, elle ne veut pas parler de cela. Elle ne veut pas mettre en cause le libéralisme. On vous dit: "Adressez-vous à votre DRH ou adressez-vous à votre médecin du travail". On ne peut plus s'adresser à son DRH parce que c'est lui qui organise ça. Evidemment dans une organisation du travail qui donne un tel pouvoir à la maîtrise, les pervers s'en donnent à coeur joie. C'est clair. D'autres prennent sur eux, récitent le discours, en souffrent, mais le récitent quand même. Un tel système est organisé, il est managé, et c'est le DRH qui fait cela. Il sait ce qu'il fait. Dans les livres de management, on parle de la régénération permanente de l'entreprise. En gros, c'est comme le corps humain, il perd des cellules, il s'en crée d'autres. Et bien là, c'est pareil. L'entreprise est vive, dynamique, réactive, inventive, innovante, apprenante. Mais, il faut se débarrasser des "cadavres". Le salarié fatigué, déprimé, ça n'existe pas, ce n'est pas possible, pas chez nous. Quand le type, il est comme ça, il faut s'en débarrasser. Le DRH, lui, il est là pour ça. Et les médecins du travail qui normalement ont une éthique et devraient être complètement indépendants du management sont désormais considérés, du moins dans les entreprises comme Renault, comme des cadres comme les autres dont le métier tend à contribuer comme tout le monde à la performance globale de l'entreprise. Ce qui apparaît clairement depuis une dizaine d'années, c'est qu'ils sont passés d'une attitude où ils ont un regard extérieur, expert sur les choses, à une attitude de gens qui sont sous pression d'une direction dans un management. Quand on entend des médecins qui vous parlent de la "nécessaire compétitivité", vous vous dites qu'ils ont franchi le cap. Quand on entend ces gens qui font des émissions, qui écrivent des livres sur le harcèlement moral au travail, et qui disent qu'il faut s'adresser au médecin, qu'il faut s'adresser au DRH, c'est au minimum de la méconnaissance de la réalité de l'entreprise...
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La Chaîne du Silence - Autopsie d'un suicide à l'usine 2002 - 2008 |
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