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    Publication du PTB Le Solidaire
11/04/2001  


www.solidaire.org

Stress et surcharge de travail mènent
de plus en plus souvent au suicide...

Une interview de Christophe DEJOURS
Propos recueillis par Sabien DE MONT & Riet DHONT
Pour le Solidaire (11/04/2001)

 

Christophe Dejours

Présentation

NOM : Christophe Dejours.
NATIONALITÉ : française.

PARCOURS : Psychiatre et psychanalyste,
professeur au Conservatoire national
des arts et métiers à Paris et
directeur du laboratoire de psychologie du travail.

AUTEUR DE : Souffrance en France,
la banalisation de l’injustice sociale (1998),
Travail, usure mentale (1980),
Psychopathologie du travail (1985),
La France malade du travail (1995),
Travailler (1996).

Le psychiatre Christophe Dejours à propos des conditions de travail

En mai 99, Francis Verstaen se suicide à son poste de travail à l’usine automobile Volkswagen-Forest. Quelques mois plus tard, en novembre, la RTBF lui consacre son émission Faits divers dans laquelle intervient le psychiatre Christophe Dejours, auteur du livre Souffrance en France, la banalisation de l’injustice sociale. Dans cet ouvrage, Dejours s’interroge sur les raisons qui poussent les gens à se suicider au travail ainsi que sur l’indifférence de leurs collègues. Solidaire l’a rencontré à Paris.

Le stress et la surcharge de travail poussent de plus en plus de travailleurs au suicide. C’est le cas chez Volkswagen, mais aussi chez Belgacom, à La Poste et dans beaucoup d’autres entreprises.

Même si l’ouvrage de Christophe Dejours s’intitule Souffrance en France, ses analyses s’appliquent parfaitement à la situation belge. Voici comment il y décrit les conditions de travail des ouvriers français du secteur automobile: «L’analyse plus détaillée du vécu ouvrier révèle que les temps morts ont disparu, que le ‘taux d’engagement’ est beaucoup plus pénible que par le passé, qu’il n’existe aucun moyen actuellement de ruser avec les cadences, aucune possibilité, même transitoire, de se dégager individuellement ou collectivement des contraintes de l’organisation. La préoccupation principale, du point de vue subjectif, c’est la capacité de tenir dans l’instant et dans la durée, sans ‘couler’, sans être meurtri par l’usure de la peau des mains, sans se blesser et sans tomber malade. Les contraintes de travail et les cadences sont à proprement parler ‘infernales’.» (1)


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Interview

Vous avez écrit votre premier livre en 1980. Depuis, beaucoup de choses ont changé. Les conditions de travail, entre autres, se sont terriblement détériorées. Quelles sont les origines de cette dégradation sociale?

Christophe Dejours. Certains parlent de la fin ou d’un renouveau du taylorisme, qui tient une place centrale dans l’histoire du travail: il consiste en une division du travail en sub-tâches standardisées et spécifiques.

Selon moi, il n’y a pas de grands changements sur ce plan. On a simplement amplifié les conditions de travail traditionnelles. Les cadences ne cessent d’augmenter, ce qui entraîne une croissance énorme des problèmes psychiques et physiques. Le chômage et la misère se répandent. Le paysage social a complètement changé, il suffit de voir tous les mendiants à Paris. Et partout, on est confronté à la violence.

Le travail occupe une place centrale dans tous les rapports entre les hommes. Certains prétendent que le travail n’a plus aucune importance aujourd’hui, qu’il peut être fait par les machines, grâce à une automatisation totale. Désormais, les richesses ne proviendraient plus du travail, mais uniquement de la gestion de la production. On parle même de la disparition du travail. L’ensemble du monde scientifique pense également dans ce sens. Nombre de scientifiques se mettent au service des entreprises et des patrons. Je n’approuve pas cette attitude et j’ai toujours défendu clairement mon point de vue à ce propos.

Si effectivement le travail tend à disparaître, il s’agit pour chaque ouvrier de conserver le travail qu’il possède. Car celui qui perd son travail, sera confronté, hormis le chômage, à la pauvreté et à la maladie. Tous ces discours sur la disparition du travail suscitent l’angoisse parmi les gens. Angoisse qui s’est déjà clairement installée.


Dans Souffrance en France, vous écrivez qu’en 1980, les analystes politiques français prévoyaient qu’on ne pourrait pas dépasser 4% de chômeurs sans connaître des mouvements à caractère insurrectionnels. Aujourd’hui, il y a 13% de chômage en France...

Christophe Dejours. Il y a peu, la France figurait encore parmi les pays au taux de syndicalisation le plus élevé. On parlait d’un repartage des richesses. A présent, on ne parle plus que de régression sociale, mais personne ne réagit. Sur ce plan, les choses ont radicalement changé. En 1993-95, j’ai effectué des recherches dans le secteur de l’automobile. Les conditions de travail n’avaient pas fondamentalement changé, mais elles s’étaient détériorées. J’ai découvert que de nouvelles formes de maladies mentales se manifestaient. En observant la vie des gens, on peut déduire les changements qui se sont produits. Pendant l’enquête, nous avons demandé aux ouvriers s’ils pourraient supporter une nouvelle augmentation des cadences. L’examen a démontré que les gens étaient prêts à accepter n’importe quoi. C’était un choc pour moi: la soumission des ouvriers à ce rythme meurtrier, à cette exploitation accrue représentait pour moi un changement fondamental.


Comment entamez-vous une telle recherche? Est-ce qu’elle s’opère en collaboration avec les ouvriers, les syndicats ou la direction?

Christophe Dejours. Dans les années septante, les chercheurs devaient mener leurs enquêtes clandestinement. Les patrons n’aimaient pas les regards indiscrets. Mais une fois à l’intérieur, il était difficile de les expulser.

Avec l’avènement d’un nouveau gouvernement auquel participaient les socialistes, et à mesure que ces derniers ont adopté les idées néolibérales, les esprits se sont davantage ouverts aux chercheurs. Mais en même temps, les sociaux-démocrates ont détruit le mouvement ouvrier en trompant les travailleurs avec leur prétendu programme social.

A ce moment, les entreprises ont commencé à leur tour à s’intéresser à la recherche et à accepter les scientifiques dans les entreprises. Ceux-ci étaient dorénavant de leur côté. Nous étions même payés pour ce travail. Moi-même je suis parvenu à entrer chez Renault grâce à la direction de l’entreprise. Je souhaitais en savoir plus sur les conditions de travail qui me paraissaient exécrables. Il est vrai que mes objectifs différaient de ceux de la direction. Ainsi, je voulais par exemple parler avec les ouvriers, ce que la direction n’appréciait guère. Après de longues tractations, j’ai obtenu l’autorisation.

Pour effectuer une recherche, il faut évidemment obtenir également la collaboration des ouvriers. Car tout ce qui est subjectif, la souffrance, le plaisir, l’amour, ne se voit pas. On peut seulement le faire dire par les gens eux-mêmes. Ce qu’ils ne feront que s’ils ont envie de parler. C’est la raison pour laquelle nous travaillons toujours avec des volontaires. Nous expliquons les objectifs de notre travail au groupe et nous laissons aux gens l’occasion de réfléchir sur les problèmes. Cela prend plusieurs heures. Après plusieurs séances de discussion, nous faisons un rapport qui est soumis au groupe. Nous ne travaillons jamais avec de simples questionnaires.


Quels sont les facteurs qui font qu’une personne réagit ou non à l’injustice dont lui-même ou son collègue est victime?

Christophe Dejours. Le thème de la souffrance au travail, et plus généralement des rapports entre subjectivité et travail, a été négligé par les organisations syndicales bien avant que n’éclate la crise de l’emploi. C’était contre les traditions des syndicats de se préoccuper du thème de l’aliénation. On en est arrivé à la situation d’aujourd’hui où les gens acceptent beaucoup de choses qu’ils réprouvent. Même des choses dont ils savent qu’elles leur porteront préjudice. C’est le résultat de l’intimidation, de menaces, des fermetures d’usines… C’est ainsi qu’on fait peur aux gens. Si ceux-ci ne parviennent pas à réagir et s’ils sont obligés de subir les événements, ils finiront par collaborer avec le système.

Le noeud du problème, c’est qu’il faut que les gens puissent réagir ensemble. Cela ne peut se faire qu’à la condition de pendre certains risques, ce que les gens ne font que s’ils ont confiance dans leurs propres actes et dans ceux des autres. Aujourd’hui, ils n’ont confiance ni dans leurs chefs, ni dans le syndicat, ni dans leurs collègues. Toutes ces relations ont été détruites. En acceptant l’inacceptable, on perd aussi la confiance dans l’autre. Si un collègue meurt et que personne ne réagit, tu te dis que toi aussi s’il t’arrive quelque chose personne ne t’aidera. Cela ne fait qu’aggraver la situation et la haine naît entre les collègues.

Pour réagir ensemble, il faut que les ouvriers se reconnaissent les uns dans les autres. Qu’ils aient quelque chose de commun: de la sympathie, de la confiance et du respect réciproque. Il faut qu’il y ait une garantie de soutien social.


Dans Souffrance en France, vous écrivez: «Notre hypothèse consisterait en ceci que la faiblesse syndicale et la désyndicalisation rapide, qui a connu la même cadence que le développement de la tolérance à l’injustice et au malheur d’autrui, ne sont pas seulement des causes de la tolérance mais un effet de cette tolérance.» (2) Cette situation n’est-elle pas plutôt la conséquence de l’angoisse croissante de perdre son travail et son salaire?

Christophe Dejours. Si les gens réagissaient moins aujourd’hui à l’injustice par peur de la pauvreté, pour des motifs matériels, nous aurions dû connaître cette indifférence au 19e et au début du 20e siècle. Or, ce n’est pas le cas. Les gens mourraient de faim, mais étaient néanmoins prêts à participer à de grandes grèves. A cette époque, le filet social de sécurité était beaucoup plus solide.

La peur de perdre son emploi ne suffit pas pour comprendre la situation actuelle. Aujourd’hui, il n’existe pratiquement plus de grands mouvements de grèves dans les usines sidérurgiques ou automobiles en France alors qu’à l’époque, elles étaient les bastions des syndicats combatifs. Aujourd’hui, dans les usines automobiles, on voit plutôt des tracasseries qui conduisent à la haine. Les enquêtes que j’ai réalisées dans ce secteur m’ont amené à conclure que les relations entre les ouvriers étaient en train de se modifier totalement.


Suite à l’introduction du travail intérimaire, des contrats temporaires et de la division en sous-sections, il est de plus en plus difficile d’assurer la solidarité et l’unité des travailleurs. Dans votre livre vous écrivez: «L’espace ouvert à la parole sur la souffrance au travail se réduit tellement que des drames se produisent depuis ces dernières années qu’on n’avait jamais vu auparavant: tentatives de suicide ou suicides réussis, sur le lieu de travail.» (3)

Christophe Dejours. C’est effectivement un grand problème. Les syndicats ne peuvent s’appuyer que sur les ouvriers qui travaillent depuis un certain temps dans l’usine. Un autre point essentiel ce sont les nouvelles méthodes d’évaluation individuelle. Dans le passé, la technologie ne le permettait pas encore. Aujourd’hui, les moyens informatiques modernes permettent de suivre chaque geste à la seconde, de mesurer d’une manière précise le travail fourni par chaque individu. Chaque ouvrier transmet à son insu des informations qui seront utilisées contre lui. C’est un changement fondamental des formes d’organisation du travail. Ces nouvelles formes d’organisation individualisent le travail, ce qui permet d’augmenter de manière efficace la concurrence entre les ouvriers. La rivalité et la concurrence peuvent être attisées sans limite entre les ateliers, les sections etc. Ajoutez-y les menaces à l’emploi, au salaire et au statut, et vous obtenez des gens disposés à toujours prester davantage.

Les méthodes d’évaluation, que l’on utilise beaucoup dans les services, sont une nouvelle forme de management. Leur véritable but n’est pas de mesurer le travail, ce qui est par ailleurs impossible. Les méthodes d’évaluation n’ont qu’un seul but, le contrôle social.


N’êtes-vous pas un peu trop pessimiste?

Christophe Dejours. Nous devons rendre au travail de l’ouvrier sa place centrale et, en même temps, rompre les nouvelles formes d’organisation du travail, comme l’évaluation individuelle.

Le système économique ne décide pas de tout. Si nous affirmons que tout est imputable au système, à l’économie de marché, alors on admet que ce système est une machine qui fonctionne toute seule et que rien ne pourra jamais la changer. Aucun système ne fonctionne tout seul. Même une dictature ne peut tenir en place sans une certaine complicité du peuple.

Si les ouvriers se contentaient d’exécuter des ordres, l’usine ne pourrait pas fonctionner. On s’en rend très bien compte lors d’une grève du zèle. Chaque travail suppose en effet que la personne y ajoute son intelligence, sa volonté et sa motivation. C’est ce qu’on appelle le facteur subjectif. L’économie ne peut pas fonctionner sans ce travail-là. Et c’est précisément de ce travail que l’ouvrier décide lui-même. C’est là que réside aussi la faiblesse du système économique. Un ouvrier peut changer son apport subjectif et l’utiliser d’une manière positive. Il faut prendre ses responsabilités, prendre des initiatives de changement. Le travail comporte toujours de nombreux aspects positifs: on apprend à travailler et à vivre avec les autres, à en tenir compte. C’est là que réside l’espoir pour l’avenir, à une condition: que les ouvriers soient organisés.

(1) Christophe Dejours, Souffrance en France, Le Seuil, Paris, 1998, p.60.
(2) idem p.45.
(3) Idem, p.55.


Conférence de Christophe Dejours

Christophe Dejours est l’un des invités de la foire du livre EPO/Librairie internationale, à la fête du 1er Mai du PTB*. Il s’y entretiendra avec des ouvriers de Volkswagen, Belgacom, La Poste, etc. sur le stress qu’ils subissent au travail. Débat dirigé par Sabien De Mont, qui a mené une enquête sur le stress chez VW.

* 1er Mai du PTB, hippodrome de Groenendael, Hoeilaart


Les ouvriers se plaignent de…

Suite au suicide de Francis Verstaen à Volkswagen-Forest en 1999, les docteurs de Médecine pour le Peuple et le PTB ont effectué une enquête médicale à la sortie de Volkswagen dans le but de mieux comprendre les problèmes des travailleurs. En voici les principaux résultats.

Plaintes liées au travail
problèmes d’estomac: 32%
maux de dos: 59%
maux de tête: 31%
dépression: 26%
fatigue permanente: 49%
insomnie: 29%

Charge de travail/cadences
faisable: 26%
trop rapide/insupportable: 51%
variable: 20%

Le service médical
écoute: 12%
est pratique: 31%
est inutile: 34%

Les relations avec votre famille
n’ont pas changé: 43%
se sont améliorées: 6%
se sont dégradées: 22%
tous contacts rompus: 3%
je ne les vois presque jamais: 20%

Consommation de médicaments
anti-douleurs: 35%
aspirine: 28%
vitamines: 30%
antidépresseurs: 5%

Travail en cas de maladie
bronchite, angine: 12%
fièvre, grippe: 54%
refroidissement: 15%

Propos recueillis par Sabien DE MONT, Riet DHONT
Pour le Solidaire 11-04-2001



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