Suicide - Se tuer au boulot
Le travail peut-il être un motif de suicide ? La charge de travail peut-elle
pousser jusqu'aux dernières extrémités ? Jean Hodebourg nous livre son avis...
La Chaîne du silence 12/10/2001 Arte 22h15
Jean Hodebourg, militant de la CGT, est depuis longtemps un spécialiste de la santé et du travail. Auteur d'ouvrages sur la question, membre du conseil supérieur de prévention des risques auprès du ministère de la Santé, il combat la "pensée unique médico-universitaire" qui refuse de reconnaître l'influence du travail sur la santé.
Le document d'Arte présente un cas de suicide sur une chaîne de montage. Est-ce fréquent ?
Jean Hodebourg : Se suicider sur son lieu de travail est rare, mais que des salariés le fassent, ailleurs, du fait de la dégradation de leurs conditions de travail, ça existe, même s'il n'y a jamais de raison unique à un passage à l'acte. Bien que la pensée unique médico-universitaire ignore le travail - jamais un psychiatre, par exemple, ne posera la question à un patient de savoir quel est son métier - nous disposons de données chiffrées et précises pour la tranche 25-49 ans : les ouvriers se suicident six fois plus (taux pour 100 000 : 61,3 pour les ouvriers agricoles ; 43,9 pour les ouvriers non qualifiés) que les professions intellectuelles (10,3). Pour les inactifs, le taux s'élève à 179,3 pour 100 000. On trouve là ceux qui sont rejetés de la production. Par exemple, ces ouvriers de la construction automobile qui sont tombés en déprime du fait du travail répétitif, taylorien, et qui se retrouvent licenciés pour "avoir gêné la production". Dans cette population, la proportion de gens qui passent la quarantaine en étant épuisés est effrayante.
Vous souvenez-vous de cas précis ?
Jean Hodebourg : Je me souviens qu'à Sochaux, des syndicalistes avaient retrouvé un gars déprimé, licencié, parmi les SDF de la ville. Même cas pour un ancien délégué au CHSCT, militant actif à Renault-Douai, repéré par ses anciens collègues : il était en fin de droits, ne savait même pas qu'il avait droit au RMI. L'alcoolisme accompagne souvent cette dégradation.
Comment prouver que le travail tient une place dans le suicide d'individus ?
Jean Hodebourg : Le travail n'est pas la cause unique d'un suicide mais, bien souvent, on refuse de voir sa réelle influence. Un exemple : le temps d'une étude, j'ai téléphoné régulièrement aux ouvriers de Sandouville (Renault) pour connaître le nombre et les causes de décès chez eux. Un jour, on m'annonce qu'un ouvrier de quarante-cinq ans venait de se suicider mais que ça ne pouvait pas compter parce qu'il ne s'était pas remis de la mort de sa femme. Pourtant, rares sont les veufs quadragénaires qui se suicident. Cet homme travaillait en posté (les 3 x 8) à Sandouville-Le Havre et habitait le Calvados. On peut imaginer que sa femme lui préparait sa gamelle, l'accueillait à la maison… Quand le gars, épuisé au mois de juin par une année de production de voitures et des temps de transport importants, il y a des facteurs aggravants et cumulatifs. On ne peut écarter le facteur travail parmi ceux, déterminants, dans une histoire comme celle-là.
L'automatisation des chaînes n'a-t-elle pas amélioré la situation des ouvriers ?
Jean Hodebourg : Des aménagements ont permis de faire reculer la pénibilité physique, mais, les ouvriers souffrant moins physiquement, on leur a retiré les temps de compensation. Les charges, mentale et psychologique, se sont, elles, alourdies. On a introduit la notion de qualité et de contrôle dans le travail. Ce poids psychologique devient déterminant, il influe sur le développement de la personnalité. Il faut se battre contre l'intensification des charges de travail, physiques, mentales et psychologiques. Le travail posté continue à créer de graves problèmes : les divorces sont plus nombreux chez ceux qui y sont astreints, par exemple. Et on sait que les suicides sont plus nombreux chez les personnes seules. Et on sait que les inactifs qui se suicident le plus sont ceux qui n'ont pas tenu le coup au travail, ceux qui ont été rejetés. Les uns meurent de trop de travail alors que d'autres sont en mauvaise santé et dépriment parce qu'ils n'en ont pas.
Propos recueillis par Dany STIVE
Pour l'Humanité
Samedi 06 octobre 2001
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