TéléMoustique
09/10/2002

www.telemoustique.be

Des faits finalement pas si divers

 
1992-2002 : dix années écoulées, qui auront vu la montée en puissance des revendications des victimes et de leur entourage. Celles auxquelles 'Faits Divers' donne la parole depuis dix ans désormais.

Miroir fidèle quoique parfois déformant de la vie, la télévision accorde une très large place à l'information judiciaire, surtout lorsque celle-ci adoptent les accents du fait divers. Pourtant, qui dit divers ne dit pas forcément futile. Dans bien des cas et à des degrés variables, il renvoie tout au contraire à une situation traumatisante tant pour les individus que pour la société. Ainsi l'enlèvement de Julie et Melissa traité sur le coup comme un fait divers a-t-il pris, au final, l'ampleur d'une tragédie collective. De la même manière, un fait divers sert-il parfois de révélateur d'une réalité sociale qui dépasse, et de loin, le cas isolé.

A l'heure où elle fête sa dixième année d'existence, Faits Divers a, dans ce sens, rempli son contrat. Ainsi que le rappellent les membres de l'équipe, "l'émission tente tout compte fait une expérience inédite dans l'univers médiatique puisque, loin du scoop sensationnaliste, elle s'attarde, musarde, tâtonne là où se dissout la luminosité médiatique d'un événement. Tel est l'enjeu, précisément: se pencher sur des éléments refroidis (sic), relégués au purgatoire de la communication de masse. Elle revient sur les lieux du sinistre et pratique l'autopsie (re-sic) de ce qui fut naguère passionnel et fugace; elle tente de donner du sens à ce qui a été submergé par l'émotion. Il arrive cependant aussi que Faits Divers s'empare de ce qui a été négligé, passé sous silence et anticipe ainsi l'événement. Elle participe alors à une prise de conscience de ce qui est à l'œuvre dans des récits en apparence insignifiants. En instaurant cette forme de journalisme à rebours, Faits divers restitue la part d'humanité et de compassion laminée par l'urgence rédactionnelle. Ce qui fut flash info, interviews saucissonnées, cadrages spectaculaires fait place à une caméra narrative, une réflexion analytique."


Isolement des victimes

A chaque fois, il s'agit de respecter un identique canevas: proposer une histoire racontée par les gens eux-mêmes. Peu de commentaires en "voix off", ce qui n'empêche pas le parti pris assumé. Pour José Dessart, l'un des producteurs de l'émission, ce parti pris "laisse la possibilité au téléspectateur d'analyser ce qu'il voit, ce qu'il entend. On est donc très loin des reality-shows et de leurs parts de marché, même si la question de l'audience (1) est restée pour toute l'équipe une préoccupation constante. A chaque nouvelle histoire proposée, le défi n'est jamais gagné puisque, à partir d'histoires individuelles, la narration veut ouvrir des pistes de réflexion qui puissent être partagées par tous. Le public n'est pas indifférent au fait que toute histoire racontant l'irruption du tragique dans la vie quotidienne raconte en même temps le courage, la ténacité, la résistance de ceux qui luttent contre le destin Si chaque récit porte en lui cette fibre tragique, c'est pour nous dire également que, dans la société contemporaine, le poids du destin est trop souvent celui du silence des institutions; et sa démesure celle du cloisonnement des sentiments, de l'isolement et de l'enfermement des victimes".

Pour José Dessart, du reste, la décennie écoulée a vu la montée en puissance des exigences des victimes "auparavant considérées presque comme coupables de ce qui leur arrivait. Aujourd'hui, on observe un rééquilibrage des choses, sur le plan légal notamment, où la victime est de plus en plus mise sur le même pied que le présumé coupable. Ce 10ième anniversaire représente aussi l'occasion de rendre compte de nos choix éditoriaux, des difficultés auxquelles nous avons pu être confrontés pour raconter certaines histoires, et de la façon dont nous avons à notre tour évolué en nous confrontant aux destins des gens ordinaires dont la vie a basculé. C'est en quelque sorte en revenant sur les lieux du drame que nous avons tenté avec nos 'grands témoins' d'interroger l'évolution de leur histoire, la manière dont ils ont vécu la médiatisation de leur affaire et ce qu'ils sont devenus après que les caméras se furent éteintes."

Ce numéro spécial revient sur une dizaine d'affaires qui ont marqué les esprits. Ainsi dans "La chaîne du silence" comme dans "Le facteur ne sonnera plus", le fait divers sert d'amplificateur d'une condition sociale et professionnelle à laquelle n'importe qui pourrait être un jour confronté: celle du harcèlement sur le lieu de travail. Un phénomène aujourd'hui tellement répandu que les responsables politiques ont dû voter une législation ad hoc qui a pris effet le 11 juin 2002. Tout récemment donc. Dans les deux cas, des individus, l'un travaillant à la Poste, l'autre chez VW, en viennent à se suicider à cause des pressions totalement injustifiées et inacceptables qui s'exercent sur eux.

Fait de société lui aussi plutôt que fait divers, "Le souffle de Clabecq" permet de retrouver Roberto D'Orazio et ses potes finalement tous acquittés par la justice - mais pouvait-on poursuivre et a fortiori condamner des personnes qui, après tout, défendaient leur emploi? Une justice qui, en la circonstance, "a fait sereinement son travail" conclut Roberto qui n'a rien perdu de sa verve militante.


Ampleur de la punition

Si des dossiers comme celui du dépeceur de Mons ou des tueurs du Brabant ne figurent pas au programme de ce numéro spécial, l'émission réalisée par le centre de production de la RTBF- Liège opère par contre un retour sur le meurtre de Mario Fisicaro, un honnête père de famille abattu par deux jeunes venus voler sa voiture en plein jour. Au-delà de l'évocation de ce car- jacking mortel, il y a toute la question de la réparation pour l'entourage de la victime, ainsi que de l'ampleur de la punition à infliger à l'agresseur.

Une interrogation lancinante qui traverse les deux sujets consacrés aux disparitions d'enfants: celles de Julie et Melissa, certes avec des interviews des familles Lejeune et Russo où elles évoquent notamment leur rapport parfois tourmenté avec les médias; celle d'Elisabeth Brichet aussi. Sa mère, Marie-Noëlle Bouzet, a quitté la Belgique pour s'installer au Canada au bord de l'océan. La beauté sauvage des lieux rend encore plus désespérante l'histoire de celle qui, aujourd'hui très malade, instigua la Marche blanche en pensant - à tort, précise-t-elle - que la foi pouvait déplacer les montagnes.

(1) Lancé en 1992, Faits Divers a été programmé 87 fois depuis lors. L'émission capte en moyenne 350 à 400.000 téléspectateurs par numéro, soit entre 20 et 24 % de pans de marché.


Par Sergio CARROZZO
Pour l'hebdomadaire TéléMoustique
n° 42 – 09/10/2002


Retour vers le HAUT




Trouvez un article sur le site de la Chaîne du Silence
à l'aide du moteur de recherche intégré :
PicoSearch
  Aide



  La Chaîne du Silence - Autopsie d'un suicide à l'usine
2002 - 2008