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Revue Santé et Travail de la Mutualité française DOSSIER

DÉCOMPOSITION PSYCHIQUE
Quand le travail va mal, tout va mal...


Prendre plaisir à exercer son métier peut permettre de " tenir " quand la vie privée s'avère difficile. A contrario, un travail vide de sens, conjugué à la désagrégation des solidarités au sein de l'entreprise, conduit bien des salariés à craquer, non sans avoir altéré peu à peu leurs relations familiales. C'est dire le rôle fondamental du travail dans l'équilibre psychique. Un rôle que négligent la plupart des psys, trop pressés d'imputer un malaise professionnel à un problème d'ordre privé.

La DRH d'un grand magasin m'appelle à mon cabinet : " Pourriez-vous venir d'urgence voir les cadres de notre entreprise ? Ils refusent de travailler depuis le suicide de la comptable… " Celle-ci, une jeune femme mère de deux enfants, a peu à peu perdu pied au cours des derniers mois. Elle voyait un psychiatre régulièrement, prenait des médicaments, mais " elle s'est repliée ". Elle s'est suicidée avec ses médicaments quelques jours auparavant. Son mari incrimine sa situation de travail.

Je demande à mon interlocutrice si la défection des cadres peut signifier qu'ils imputent eux aussi la mort de leur collègue aux conditions de travail. Elle acquiesce vigoureusement. Partage-t-elle leur point de vue ? " Mais oui, s'exclame-t-elle, vous ne vous rendez pas compte de ce qu'on exige d'eux ! " Les conditions de travail sont mauvaises, on en meurt : tout le monde est d'accord là-dessus, ce qui est pour le moins inhabituel.

Qu'attend de moi la DRH ? Selon elle, je devrais recevoir un par un tous les cadres et " les remettre au travail ". Je lui propose un groupe d'analyse des pratiques avec le médecin du travail. Non, répond-elle, " on a déjà perdu assez de temps ". Je lui signifie que je ne sais pas (et ne veux pas) " remettre les gens au travail ", que je sais juste poser la question du sens. Elle raccroche, agacée. Sans doute s'est-elle adressée ensuite à des victimologues, moins sensibles à la question de savoir pour qui ils " roulent ".

Cette situation est à présent banale, tant les conditions de travail deviennent invivables. On constate en effet l'augmentation de la charge de travail sans que soient fournis les moyens de l'assumer, la responsabilisation des personnes et non plus des équipes, le choix de la quantité de production au détriment de la qualité, le rappel constant du profit d'actionnaires insatiables brisant les collectifs de travail. Les objectifs inatteignables amènent chacun à passer outre son code moral et à se désolidariser de ses collègues. On se retrouve seul, épuisé, et on décompense suivant ses lignes de fragilité. Les crises de tétanie, l'hypertension, le mal de dos sont des signes fréquents. L'agressivité au sein des équipes, la désignation d'un bouc émissaire, les effets de groupe en général structurent les relations entre collègues quand le travail a perdu son sens et qu'il n'est donc plus possible de fonder sa pratique, son mode de relations à partir de la tâche elle-même.


L'estime de soi mise à mal

Au plus intime, on ressent surtout une baisse d'estime de soi, prélude progressif à une dépression qui peut envahir toute la vie. Une jeune femme épuisée ne sera ni patiente, ni ferme avec ses enfants ; or les " tyrans " de 4 ans ou les ados provocateurs exigent de leurs parents une solide santé psychique. Quant à son mari, il se plaindra de son manque d'empressement à son égard, de son " laisser-aller " vestimentaire, de sa prise de poids…

Les hommes ne sont pas mieux lotis sur le plan privé. Les écrans d'ordinateur étant souvent surchargés d'images pornographiques, leur mode d'accès au domaine féminin pourra s'en trouver gravement compromis. On ne peut pas sans dommage pour la vie privée regarder des films pornos avec ses collègues, même si les relations d'équipe ne s'articulent plus qu'autour de cette activité de groupe. Cela n'est pas exceptionnel quand le sens du travail est perdu, c'est-à-dire quand la tâche est déshonorante, impossible à effectuer correctement ou imprévisible, incertaine. La pornographie, le sadisme, le masochisme, les passages à l'acte en tout genre surgissent sur la scène du travail, dès qu'on ne peut plus penser ce qu'on fait collectivement.

Le management par la performance, la politique du " gagnant " ou du " perdant ", les " contrats d'objectifs ", toutes les formes d'individualisation des situations de travail sont à l'origine de la désagrégation des solidarités qu'on observe actuellement. Les managers sont déboussolés, ils n'en demandaient pas tant ! Après avoir mis les salariés en concurrence, ils se demandent pourquoi ceux-ci ne coopèrent plus. Comme me disait le directeur d'une grande entreprise : " On a réussi à casser les solidarités, mais on a des dommages collatéraux. " Ce qu'il qualifiait de la sorte était, entre autres, le suicide d'un salarié sur le lieu de travail…


Fragilité des défenses individuelles

La souffrance morale est individuelle, seuls ses modes de défense peuvent être collectifs. Cette douleur qui envahit tout le champ de la conscience se vit dans la solitude : les insomnies, la baisse de l'envie de vivre, le sentiment d'impuissance ne se partagent pas. On continue à tenir aussi longtemps que possible pour ne pas craquer publiquement. Quand les collectifs sont anéantis, on tente de trouver des modes de défense individuels : rigidité, comportement hautain, cynisme, désengagement. Mais, détachée d'un quelconque sentiment d'utilité sociale, toute attitude défensive est fragile. Le moindre coup porté peut être fatal à cet équilibre précaire. Si bien qu'on dira facilement d'une personne qu'elle a décompensé " pour un rien ", comme on disait des bonnes à tout faire qu'elles partaient pour des peccadilles. Pourtant, la goutte d'eau qui fait déborder le vase est en général représentative de ce qui faisait souffrir depuis longtemps.

Ce n'est pas forcément le travail qu'on nommera responsable du " pétage de câble ", car tout au long de la phase qui précède, on se fait une réputation d'empêcheur de tourner en rond, d'anxieux, de donneur de leçons, etc. Plus on va mal, moins on est sympathique. Le malheur gâche le teint, donne mauvaise mine. On " se laisse aller ", on est progressivement écarté des moments de convivialité, on se met en arrêt de travail dans les " coups de bourre ", en bref, on s'éloigne des autres. Vos meilleurs amis vous recommandent d'aller chez le coiffeur si vous êtes une femme, de faire du sport si vous êtes un homme. Votre chef vous envoie en stage de gestion du stress, où un psy vous apprendra que vous ne savez pas po-si-ti-ver et que si vous vous posiez les bonnes questions sur votre petite enfance, vous n'en seriez pas là…


Le lourd tribut payé à la "société des loisirs "

La plupart des psychologues interprètent le malaise au travail en passant au crible la dynamique de groupe et les structures psychiques des protagonistes. Ils en font ainsi un problème de "développement personnel". De fait, ils prennent rarement en compte le caractère central du travail (1) dans la construction de soi. Le sentiment d'utilité sociale, le plaisir de réaliser une chose réputée difficile, de mesurer son identité à l'aune des autres et de leur jugement, sont occultés. Dans notre " société des loisirs ", on est censé " s'épanouir " dans la sphère privée, en courant, en pédalant, en cocoonant, en partant en vacances… Il est de bon ton de dire qu'on n'a qu'à aller travailler en se pinçant le nez et en se bouchant les oreilles, pour comprendre le moins possible les enjeux de notre participation. On réserverait sa sagesse pratique, son sens moral, son sens critique au domaine privé, on laisserait l'éthique au vestiaire. Cette vision (certes pratique, mais uniquement accessible aux plus avantagés !) ne repose que sur des sacrifices, que le salarié ou ses proches finissent par payer très cher.

Notre manière de penser l'individu sans le groupe, en devoir d'être " performant ", faute de quoi il devient légitime de le " jeter ", va devoir être révisée. La recherche de la performance a ses limites : on ne courra jamais le 200 mètres en zéro seconde… Et surtout, donner un sens à sa vie suppose d'en passer par la collaboration à une tâche commune, reconnue comme utile par d'autres. Quand on n'a plus suffisamment confiance en ses collègues pour socialiser ses questionnements et qu'on s'est éloigné de ses intimes au fur et à mesure de son désengagement social, la jouissance individuelle, même sophistiquée, ne permet pas de tenir. Dès lors, on a recours à des toxiques (alcool, cocaïne, médicaments…) et à d'interminables psychothérapies.

Devant la décompensation d'un collègue, le pire de nos aveuglements est sans doute d'imputer à sa sphère privée ses difficultés au travail. La DRH évoquée plus haut avait au moins le mérite de ne pas se leurrer sur la cause. Même si elle persistait à vouloir que tout continue avec la même donne, elle comprenait l'enjeu vital que représente le travail. La phase précédant une dépression réactionnelle au travail, une bouffée persécutive ou un accès mélancolique engendre toujours une solitude absolue.


Le travail, lieu privilégié de la socialisation

Bien sûr, une décompensation psychique n'est pas invariablement attribuable aux seules conditions de travail. Mais chacun a pu côtoyer des personnes dont la vie privée était très difficile et qui " tenaient " grâce à un travail passionnant ; d'autres, en revanche, qui avaient " tout pour être heureux " en famille, ont craqué brutalement…

L'articulation de l'individu au collectif par la médiation du travail donne la possibilité de faire reconnaître sa singularité, de dénoncer que " ce n'est pas du boulot " ou, pire, de participer au " sale boulot ". La situation de travail pourrait donc se révéler l'instance par excellence de construction (ou de destruction) de l'estime de soi. Le travail est le lieu où l'embarras et l'incertitude qui caractérisent l'existence humaine peuvent se socialiser suivant des règles partagées, ce qui est loin d'être le cas des relations intrafamiliales ou amoureuses, d'une violence souvent extrême. On le sait bien, pourtant, que " quand ça ne va pas, heureusement qu'il y a le boulot ! "


(1) Nous entendons ici par " travail " l'effort fait par chacun dans sa confrontation au réel,
       à l'imprévisible de la tâche.

Par Lise GAIGNARD, psychologue du travail, psychanalyste
Pour la revue Santé et Travail de la Mutualité française
Numéro 44 - Juillet 2003



DOSSIER "Quand le travail perd la tête" :

  o   Présentation du dossier
  o   Transports urbains de Bourges
  o   Décomposition psychique
  o   Intensification et santé mentale
  o   Données épidémiologiques
  o   Course à la productivité
  o   Relations sur le lieu de travail
  o   Enquête filmée sur un suicide
  o   Situation délétère
  o   Gestion du stress
  o   Victimisation
  o   Initiatives syndicales
  o   Réparation






  La Chaîne du Silence - Autopsie d'un suicide à l'usine
2002 - 2008  
 
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