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DOSSIER
VICTIMISATION
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Déclarer un cas de harcèlement moral peut avoir l'effet inverse de celui recherché, à savoir protéger un salarié de la souffrance psychique qu'il subit. C'est notamment vrai lorsqu'on confine le harcelé dans le rôle de victime d'un pervers, sans rattacher sa situation au contexte dans lequel elle s'inscrit : le travail. Or, c'est bien souvent ce dernier qui est à l'origine du conflit dont le salarié fait les frais. Le monde du travail est aujourd'hui traversé par des conflits qui n'arrivent plus à s'exprimer via les formes collectives héritées des époques antérieures. Un des signes les plus visibles de cette évolution est l'explosion du nombre de déclarations de harcèlement moral. Or, le diagnostic de harcèlement moral ne fait pas que nommer certaines situations. Il les transforme également. Une transformation souvent exprimée par les salariés sur le mode de la révélation : " Pendant des mois, j'ai souffert sans comprendre ce qui m'arrivait. Maintenant je sais - j'ai lu Hirigoyen(1) -, je suis victime d'un harcèlement moral. " Il y a donc avant et après : " Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Dorénavant je sais : je suis une victime. " A y regarder de près, cette transformation pose au moins deux questions : celle des critères de ce diagnostic, celle de ses effets sur le salarié. Le diagnostic de harcèlement moral est généralement posé par des praticiens qui n'ont aucune formation en clinique du travail. Ignorer le travail conduit logiquement à des explications en termes de psychologie individuelle. Le clinicien tente bien de distinguer ce qui relève des pressions légitimes concernant le travail à fournir et ce qui relève du harcèlement moral. Mais il ne perçoit pas qu'il existe aujourd'hui un très grand trouble sur la définition du travail à fournir et que les discours à ce sujet sont bien souvent paradoxaux. Ce caractère paradoxal devient donc, pour lui, l'indice d'une personnalité perverse. Le diagnostic est porté sur le constat que " les procédés de l'agresseur ne suivent pas les règles habituelles de la pensée logique, ni celles de la raison " (Kreitlow, 2002). Sans voir que, dans nombre de situations, c'est l'organisation du travail, et non la structure de personnalité du chef, qui est à l'origine de comportements qui semblent échapper à la logique et à la raison.
Par ailleurs, il existe aujourd'hui de forts doutes quant à l'efficacité des méthodes courantes de prise en charge des traumatismes psychiques. Le domaine le plus documenté est celui du debriefing psychologique dans les suites d'un stress aigu. Les évaluations actuelles indiquent que cette modalité de prise en charge pourrait être sans effet sur l'évolution, voire avoir un effet négatif en matière de santé, y compris lorsque les victimes affirment que cela les a aidées. Au premier rang des hypothèses envisagées pour expliquer ces constats, il y a l'idée que la prise en charge spécialisée participe à une disqualification du soutien que pourraient apporter les proches, dans la famille ou au travail. Dans le cas du harcèlement moral, la prise de distance des proches est généralement déjà engagée au moment où est posé le diagnostic. Mais celui-ci n'arrange rien. L'histoire est posée comme sans lien avec les dilemmes et conflits qu'affrontent les collègues dans leur activité. Le diagnostic ne leur est pas plus intelligible qu'à la victime. Et celle-ci fait peur ; elle se sent traitée comme une pestiférée. La seule issue, c'est la fuite. De fait, la seule communauté d'appartenance proposée par le diagnostic est celle des victimes. Au final, force est de constater que, très souvent, les salariés perdent leur emploi, n'obtiennent pas réparation devant la justice et présentent des séquelles traumatiques graves qui témoignent de la difficulté à intégrer cet épisode dans leur histoire.
L'expérience prouve qu'il y a quasiment toujours un conflit de travail à l'origine de la dégradation de la relation. Au travail, ce qui relie les humains, ce n'est pas, en premier lieu, le sentiment. C'est avant tout la confrontation de points de vue quant à la façon de " faire " le travail. A l'origine des conflits, nous retrouvons systématiquement des différends sur ce sujet. Ces derniers ne sont pas de purs effets des personnalités en présence ; ils donnent corps à des contradictions et conflits de logiques tout à fait réels qui traversent l'entreprise. Dans un second temps, l'absence d'issue peut se traduire par une dégradation des relations, dans lesquelles la haine peut prendre à son tour une place croissante. Jusqu'à légitimer le diagnostic de harcèlement moral. Cependant, même à ce stade, il demeure essentiel de pousser l'analyse du conflit sous-jacent. En effet, contrairement à ce que postule le modèle victimologique, la dégradation ne s'est pas produite indépendamment de l'histoire personnelle de la victime. Les cliniciens du harcèlement le notent eux-mêmes : le harcelé est généralement quelqu'un qui aime son travail. Dans le conflit dont il fait les frais, le harcelé a tenté de préserver ou de promouvoir quelque chose qui lui tenait à cœur et dans lequel s'exprimaient sa sensibilité et son histoire. Evacuer ces dimensions positives revient à priver le salarié d'une ressource importante pour sa reconstruction. Mais le même travail d'analyse permet d'aller au-delà, de repérer et de comprendre à quelle problématique professionnelle opposée le salarié s'est heurté. Il permet de saisir ce qu'a tenté d'imposer la partie adverse et pourquoi. En revenant au plus près du travail, il est possible d'instruire réellement le procès des agissements qu'a dû subir la victime et de réinscrire ainsi l'épisode dramatique dans le monde de l'action humaine.
(1) Marie-France Hirigoyen a signé en 1998 Le harcèlement moral. La violence perverse au quotidien, qui a connu un grand succès en librairie.
Par Philippe DAVEZIES, chercheur en médecine du travail |
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DOSSIER "Quand le travail perd la tête" :
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La Chaîne du Silence - Autopsie d'un suicide à l'usine 2002 - 2008 |
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