Vous êtes ici : La Chaîne du Silence > Le Monde du Travail > DOSSIER : Quand le travail perd la tête > Données épidémiologiques

Revue Santé et Travail de la Mutualité française DOSSIER

DONNÉES ÉPIDÉMIOLOGIQUES
Un problème de santé publique...


En Europe, le stress est identifié depuis peu comme la deuxième cause de problèmes de santé au travail. De fait, selon de récentes données épidémiologiques, un travail sous fortes contraintes et sans marge de manœuvre augmente le risque de dépression. Ces données révèlent aussi que les catégories sociales défavorisées sont plus touchées que les autres, dévoilant ainsi un véritable problème de santé publique. par Dominique Dessors, psychodynamicienne du travail.

En 2000, l'enquête européenne sur les conditions de travail, menée par la Fondation de Dublin, faisait apparaître le stress comme deuxième cause de problèmes de santé liés au travail. Toujours selon cette enquête, 9 % des travailleurs européens se disaient victimes de harcèlement. Sur le terrain, les professionnels de santé au travail sont eux-mêmes de plus en plus témoins de problèmes de santé mentale. Une enquête réalisée récemment dans la région Centre auprès des médecins du travail, à laquelle 65 % des praticiens ont répondu, montre que 74 % d'entre eux ont été confrontés à la question du suicide. Et selon ces derniers, 46 % des salariés en souffrance affirment que leurs problèmes ont un lien avec le travail.

Ces problèmes demeurent néanmoins invisibles socialement. Ils ne sont pas reconnus officiellement comme des maladies professionnelles. Il existe pourtant des données épidémiologiques qui attestent le lien entre travail et souffrance mentale, en particulier à partir des modèles épidémiologiques de stress au travail validés dans la littérature scientifique. Ainsi, le modèle de Karasek confirme le caractère pathogène au plan psychique d'une pression psychologique forte et d'une autonomie décisionnelle faible dans le travail. Il associe le stress au travail à une augmentation significative du risque de dépression, de détresse psychologique, d'épuisement professionnel.

En France, plusieurs grandes études prospectives s'inspirant de ce modèle ont produit des résultats. Ainsi, dans l'étude de cohorte Gazel sur les salariés d'EDF-GDF, la dépressivité la plus élevée (33 %) a été distinguée chez les employés, soumis à de fortes contraintes mentales avec un faible soutien social. Une autre enquête, menée dans la grande distribution en région Centre, a révélé que 32 % des caissières souffraient mentalement, du fait notamment d'une intensification importante du travail et d'une marge de manœuvre réduite.


Inégalités sociales de santé… mentale

D'un point de vue plus global, les catégories socioprofessionnelles défavorisées sont particulièrement exposées aux facteurs de risque psychosociaux du travail. Les enquêtes Sumer et " conditions de travail " de la Dares montrent que ces catégories sont soumises plus que d'autres à de fortes contraintes organisationnelles, à une plus grande précarisation du travail et instabilité des trajectoires professionnelles. Ces éléments peuvent expliquer les inégalités sociales constatées en France, en matière de santé mentale comme de santé en général. Les taux de mortalité prématurée par suicide chez les hommes de 25 à 54 ans sont ainsi trois fois plus élevés pour les ouvriers ou les employés que pour les cadres supérieurs ou les professions libérales. La prise en charge de la souffrance mentale au travail représente donc un véritable enjeu de santé publique. Et si les modèles épidémiologiques de stress au travail peuvent permettre de démasquer les origines professionnelles de cette souffrance, il revient aux acteurs de prévention de rediscuter, dans les entreprises, des modalités organisationnelles du travail et des pratiques managériales.

Par Gérard LASFARGUES, professeur en médecine du travail
Pour la revue Santé et Travail de la Mutualité française
Numéro 44 - Juillet 2003



DOSSIER "Quand le travail perd la tête" :

  o   Présentation du dossier
  o   Transports urbains de Bourges
  o   Décomposition psychique
  o   Intensification et santé mentale
  o   Données épidémiologiques
  o   Course à la productivité
  o   Relations sur le lieu de travail
  o   Enquête filmée sur un suicide
  o   Situation délétère
  o   Gestion du stress
  o   Victimisation
  o   Initiatives syndicales
  o   Réparation






  La Chaîne du Silence - Autopsie d'un suicide à l'usine
2002 - 2008  
 
  Dossier : Page 05 / 13