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Revue Santé et Travail de la Mutualité française DOSSIER

INITIATIVES SYNDICALES
CONTRE LES ATTEINTES À LA SANTÉ MENTALE

Axer la mobilisation sur les conditions de travail...


Selon une récente modification du Code du travail (1), les représentants du personnel, en particulier au CHSCT, doivent contribuer à la protection de la santé mentale des salariés. Une tâche délicate, à laquelle ils sont encore peu rodés. En leur proposant guides et formations ou en organisant le débat au travers de colloques, les confédérations syndicales s'attachent à répondre aux interrogations de leurs militants. Sur le terrain, des actions collectives se mettent en place. Objectif de prévention : se mobiliser pour l'amélioration des conditions de travail à l'origine des atteintes psychiques.

"Nous sommes sollicités sur les questions de souffrance au travail, aussi organisons-nous des formations pour nos équipes ", déclare Francis Bourdon, ergonome et animateur de l'activité " santé au travail " à l'Irefe, organisme de formation de la CFDT Ile-de-France. Même réponse de la CGT ou de la CFE-CGC, dont les militants s'interrogent sur leur rôle face à des atteintes à la santé mentale qui peuvent conduire des salariés à des dépressions, voire au suicide.

La CFDT a initié des rencontres sur le harcèlement et sur la pénibilité du travail. Dominique Olivier, responsable confédéral, précise que des unions départementales organisent des permanences d'écoute téléphonique sur ces thèmes ou des séminaires de sensibilisation aux risques psychosomatiques. Pour aider ses militants, la CFDT a publié un dossier sur le stress. " Outil " de la confédération au service des élus en entreprise, Célidé a édité deux guides (2), l'un consacré au harcèlement moral, l'autre aux violences au travail. Cet organisme est également partenaire de la pièce de théâtre Harcèlement mutuel, produite par ASG Conseil et présentée dans les entreprises, qui conduit le spectateur à réfléchir sur le rôle de l'organisation du travail dans les situations de harcèlement (voir encadré, page suivante).

" Plutôt que chercher un coupable, nous devons étudier les conditions de travail, car nous savons que certaines maladies professionnelles, y compris des TMS, sont symptomatiques de pressions exercées dans l'emploi ", souligne Francis Bourdon. A son avis, les syndicalistes doivent identifier les causes profondes des malaises et se mobiliser pour des changements empêchant la reproduction des mêmes souffrances, physiques ou psychologiques.


Mettre en place une méthodologie

A la CGT aussi, on pointe du doigt les conditions de travail. " Nous essayons de mettre en place une méthodologie et des règles de travail face à l'individualisation, aux évaluations, aux contrats d'objectifs, aux horaires, aux pressions qui cassent les collectifs de travail ", explique Jean-Claude Valette, psychologue du travail à la confédération. Le syndicat organise des stages de trois ou cinq jours sur la préservation de la santé mentale, la souffrance au travail et le harcèlement moral, stages animés par des médecins du travail, psychologues, juristes, préventeurs de l'Anact.

En sa qualité de responsable " santé et travail " à la CFE-CGC, Bernard Salengro constate que les cadres, " pris entre le marteau et l'enclume ", connaissent souvent des situations de souffrance mentale. Un point de vue partagé par la CFDT, dont l'observatoire des cadres organisait en juin un colloque sur le thème : " Pratiques managériales et harcèlement : les cadres au carrefour des violences ". La CGC recueille pour sa part des témoignages par le biais de son observatoire du stress, un mal que sa branche " inspection du travail " juge désormais plus courant que les troubles musculo-squelettiques. Des formations sont organisées et les victimes sont orientées vers les médecins du travail et vers les comités régionaux de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP).


Des débrayages pour dénoncer les pressions

A l'Association départementale d'aide aux parents d'enfants handicapés (Adapei) de Haute-Saône, c'est justement l'encadrement qui s'est senti visé par le directeur général. Bernard Marchiset, délégué syndical CFE-CGC, fait état de dérapages verbaux, injures, humiliations, allusions à la vie privée, convocations, mutations-sanctions… " Chacun de nous souffrait en silence, jusqu'à ce que la découverte, en 2002, de malversations financières soulève la chape de plomb ", raconte-t-il. Les cadres collectent alors des témoignages écrits et rencontrent le président, puis le conseil d'administration de l'association et des élus du département. Un collectif syndical organise des débrayages et une manifestation devant la préfecture. L'inspection du travail, sollicitée, alerte le procureur. Finalement, le directeur est licencié… apparemment sans que le détournement d'argent ou le harcèlement soient allégués. Mais les sanctions guettent les cadres montés au créneau. " Le nouveau directeur nous a fait payer le mouvement ", déplore Bernard Marchiset.

Désormais, les victimes comptent obtenir réparation en justice. Sur les trente-trois cadres, vingt-huit, dont la DRH, ont porté plainte pour harcèlement moral contre leur ancien directeur, avec l'appui de la CGC, de la CFDT et de la CGT.

Les représentants du personnel se sont également mobilisés chez Vivendi Universal Education France. " Nous constations une dégradation des conditions de travail et nous avons décidé de réagir à la suite de deux suicides et deux tentatives sur une année. " Pour Nadine Noyelle, secrétaire CGT du CHSCT, la souffrance au travail ne saurait être étrangère à de tels actes désespérés. Cessions, fusions, restructurations auraient fait le lit de décisions inconséquentes, de pressions sur les délais, de méthodes de management autoritaires, d'heures supplémentaires non payées, de licenciements soudains " pour incompétence ", de démissions… " Le rapport annuel du médecin du travail signalait d'ailleurs une augmentation des pathologies physiques et psychiques liées aux conditions de travail et un recours accru au tabac, à l'alcool, aux antidépresseurs ", indique Nadine Noyelle. Après avoir vainement évoqué le malaise en réunion, les élus ont mandaté le cabinet Emergences pour une analyse des conditions de travail, des méthodes de management et des situations de souffrance au travail, assortie de propositions de prévention et d'amélioration. Le rapport dénonce notamment la difficulté de parole dans l'entreprise. Récemment remis au CHSCT, en présence des délégués du personnel et des membres du comité d'entreprise, il devrait être bientôt accessible sur l'Intranet aux quelque 1 000 salariés, répartis sur 13 sites, afin de les sensibiliser à des problèmes généralement niés ou minimisés.


Mise en cause des rythmes de travail

A la SNCF aussi, la souffrance au travail apparaît minimisée, du moins par la direction. " Le malaise des cheminots, nous avons mis du temps à le poser en termes de souffrance au travail, témoigne Dominique Malvaud, membre du bureau fédéral de Sud Rail. Aujourd'hui encore, la direction traite l'inadaptation aux horaires postés comme une question individuelle et non comme un problème collectif. "

A la SNCF, précise-t-il, la moitié du personnel travaille en 2 X 8 ou 3 X 8. Certains obtiennent un changement de poste, d'autres passent des concours pour accéder à la maîtrise, mais la demande syndicale d'une affectation différente pour ceux ayant atteint quinze années de travail posté n'a pas abouti. Aux postes d'aiguillage comme aux guichets, les pauses et les " rouleurs " qui passaient de poste en poste ont été supprimés avec les 35 heures. " A la vente, totalement informatisée, le rythme est passé d'un client toutes les 7 ou 8 minutes à un client toutes les 2 ou 3 minutes, d'où un accroissement du stress ", dénonce ce syndicaliste. Avec ses collègues et l'aide d'un ergonome, cet ancien membre du comité national hygiène et sécurité SNCF et nettoyage a lancé des études sur le stress et les rythmes de travail. Et il fait état de tracts syndicaux contre les chefs qui harcèlent leurs subordonnés. Dans un autre registre, les agents " braqués " par des passagers sont désormais suivis par une cellule psychologique.

D'autres actions menées en entreprise concernant les agressions du public sont signalées dans le guide Violences au travail, évoqué plus haut. Le CHSCT de l'Assedic d'Alsace a fait confirmer le droit de retrait et a envisagé un diagnostic de l'Aract. Des travailleurs sociaux ont obtenu des lieux de parole. A La Poste, des formations pour faire face aux agressions et un suivi médical pour les agents agressés ont été réclamés et mis en place. " Agir en syndicaliste donne des repères, ceux de l'action pour la sécurité au travail et pour l'amélioration des conditions de travail ", écrit dans l'avant-propos Rémy Jouan, secrétaire national de la CFDT.


La sensibilisation par le théâtre

"Sur le harcèlement, on peut écrire de nombreux livres ou articles. Mais une pièce de théâtre, c'est plus fort et, finalement, plus efficace qu'un long discours ", affirme Stéphanie Savel. Partant de ce principe, ASG Conseil, le cabinet qu'elle codirige, a conçu et produit un spectacle destiné à favoriser la compréhension et la prévention du harcèlement psychologique dans le monde du travail. Créée en octobre 2001, la pièce Harcèlement mutuel, dont Célidé (organisme de formation, d'expertise et de conseil de la CFDT) est partenaire, est mise en scène et interprétée par le Théâtre à la Carte, spécialiste des interventions en entreprise. Des comités d'entreprise, directions ou centres de formation font venir la troupe pour une représentation suivie d'un débat pédagogique invitant les spectateurs à s'interroger sur leur propre rôle face à une situation de harcèlement. D'autres projettent la vidéo du spectacle, qui sert de support à l'animation d'une séance de sensibilisation et d'information.

La pièce montre que tout cadre ou salarié peut être tour à tour harceleur et harcelé. Comme le note un spectateur cité sur le site Internet consacré à la pièce (3) : " Il faudrait élargir l'analyse et se poser la question de savoir comment l'organisation, dans l'entreprise, crée les conditions pour que le harcèlement éclose. "

(1) Modifié par la loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002, le Code du travail a élargi la mission préventive du CHSCT à la santé mentale des salariés.
(2) Contre le harcèlement moral au travail et Violences au travail, coll. " Le guide de l'élu d'entreprise ", éd. Célidé (43 bis, rue d'Hautpoul, 75019 Paris). Prix : 12 euros (frais de port compris).
(3) www.harcelementmutuel.com

Par Martine ROSSARD
Pour la revue Santé et Travail de la Mutualité française
Numéro 44 - Juillet 2003



DOSSIER "Quand le travail perd la tête" :

  o   Présentation du dossier
  o   Transports urbains de Bourges
  o   Décomposition psychique
  o   Intensification et santé mentale
  o   Données épidémiologiques
  o   Course à la productivité
  o   Relations sur le lieu de travail
  o   Enquête filmée sur un suicide
  o   Situation délétère
  o   Gestion du stress
  o   Victimisation
  o   Initiatives syndicales
  o   Réparation






  La Chaîne du Silence - Autopsie d'un suicide à l'usine
2002 - 2008  
 
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