Enquête filmée sur un suicide
Rompre 'la chaîne du silence'
Dans une usine belge, un ouvrier se donne la mort devant ses collègues. Ce "fait divers", les contraintes sociales du travail auraient eu tôt fait de l'étouffer, si deux réalisateurs de la RTBF n'avaient mené l'enquête et laissé peu à peu émerger les non-dits. Œuvre de patience et de compréhension, "La chaîne du silence" renvoie le spectateur à sa propre tolérance de l'intolérable…
En mai 1999, Francis Verstaen, ouvrier dans une usine Volkswagen en Belgique, se tire une balle dans la tête sur son lieu de travail, sous les yeux d'une vingtaine de collègues. Alertés par un entrefilet paru dans la presse, Agnès Lejeune et Eric Monami entreprennent de réaliser La chaîne du silence(1), un reportage destiné à une émission de la RTBF. Ils prennent contact avec la direction de l'entreprise, qui leur ferme ses portes. En revanche, la famille de Francis Verstaen accueille l'équipe de télévision et lui confie les notes qu'il a scrupuleusement prises au fil des ans, pour conserver le détail des difficultés accumulées depuis un accident du travail survenu en 1993. Séquelles, expertises défavorables, corset, stigmatisation, brimades… jamais les conséquences de l'accident n'auront été reconnues.
A ce journal, le film oppose des mots terribles. La compassion peine à transparaître dans les propos des témoins et des délégués syndicaux, aux prises avec une organisation du travail qui semble être parvenue à obtenir d'eux indifférence et soumission. Pourtant, les attitudes, les voix, les regards montrent aussi des failles dans ce paravent de justifications initiales. Alors, les réalisateurs ne se contentent pas de dénoncer que la mort peut devenir l'issue banale de la confrontation à l'exigence de rentabilité : ils accordent une chance à l'expression de ce qui n'a pas aussitôt été dit. En commençant par offrir plusieurs mois aux protagonistes, qui, par petites touches successives, dépassent peu à peu leur première attitude et révèlent, commentent, corrigent, nuancent, tant pour la mémoire de la victime que pour eux-mêmes.
'Il n'était pas fou'
Parallèlement à ce qu'il raconte, le documentaire donne à voir cette patiente et nécessaire entreprise de compréhension, qui fait si souvent défaut pour instruire les faits du travail. Elle permettra enfin à des syndicalistes de rendre visite à la famille de Francis Verstaen et, à l'encontre de la tentation d'expliquer son geste par son bref passage en psychiatrie, de dire à son fils : "Il n'était pas fou."
Diffusé à l'antenne en novembre 1999, ce document a provoqué de nouvelles réactions, dont rend compte sa version définitive. Jusqu'à la fin, donc, ses auteurs auront affirmé leur volonté de socialiser ce qui peut conduire à de pareils drames, dont le nombre, malheureusement, semble augmenter aujourd'hui. Ce puzzle d'éléments, issus de nombreux points de vue, donne par contraste le retentissement qu'il mérite au mutisme de l'entreprise. La chaîne du silence ne rassure jamais. Au travers, notamment, des interventions filmées du psychiatre Christophe Dejours, elle place chacun de nous devant une énigme : celle de notre capacité à tolérer ce que nous accusons pourtant d'être intolérable.
(1) Coproduction RTBF-Arte.
Par Dominique DESSORS, psychodynamicienne du travail
Pour la revue Santé et Travail de la Mutualité française
Numéro 44 - Juillet 2003
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