Le Solidaire
21/05/1999

www.solidaire.org Un ouvrier se tire une balle
dans la tête à l'usine

Francis V. (49 ans) travaillait comme ouvrier chez Volkswagen depuis 11 ans. Ce mardi 18 mai, il est arrivé à son travail avec un revolver. En présence de ses camarades, il s'est tiré une balle dans la tête.

Le 18 mai, Francis ne portait pas ses vêtements de travail lorsqu'il est arrivé à la chaîne de production à VW. Plusieurs collègues lui ont fait la remarque. A quoi il a répondu: "Cette fois-ci, il n'y aura pas de problème". Il s'est même mis à rire. Comme le contremaître qu'il avait appelé n'arrivait pas, il a sorti un revolver et s'est tiré une balle dans la tête, juste au moment où la chaîne s'est mise en route.

Le choc a été terrible. Une dizaine de travailleurs ont dû rentrer chez eux ou aller à l'infirmerie. Pendant plus de deux heures, l'usine s'est arrêtée. La direction s'est alors adressée aux ouvriers pour leur dire de ne pas oublier l'avenir et la production!

Pourquoi cet horrible suicide? Il y a six ans Francis a eu un accident de travail. Des soins médicaux du dos qui lui ont coûté 200.000 FB. Cet argent ne lui a jamais été remboursé, l'entreprise ayant refusé de reconnaître le lien entre ces problèmes de dos et son accident de travail. Depuis, Francis souffrait du dos et s'en plaignait souvent. Ce qui semble l'avoir poussé à travailler à mi-temps. Il y a quelques mois, il a repris à plein temps. Pour faire face à des problèmes d'argent? Ses collègues ne savent pas au juste.

Albert, ouvrier dans la même équipe, s'interroge: "Cela paraît fou de se tuer. Mais imaginez que votre dos vous fait souffrir sans arrêt. Une véritable torture! Francis travaillait au cockpit (assemblage des tableaux de bord). Dans le temps, c'était un poste réservé à ceux qui ne pouvaient plus suivre. Mais aujourd'hui, la cadence ne cesse d'augmenter. Moi-même, je rentre du boulot beaucoup plus fatigué. La direction n'arrête pas de parler de production. Quelques heures après le suicide, toute l'usine a dû reprendre le travail. Comme si de rien n'était."

Pierre acquiesce et continue: "Il y en a qui disent que les causes de ce suicide sont extérieures à l'usine. Francis est séparé depuis deux ans et aurait des problèmes d'argent. Mais pourquoi est-il venu à l'usine pour se tuer? Il y a quelques temps, deux autres ouvriers se sont suicidés. Peut-être plus, car on n'est pas au courant de tout. C'est trop facile de parler de problèmes personnels. Il y a un an, Christelle, une ouvrière, sombrait dans le coma parce que le médecin de l'usine avait refusé de la soigner. La santé des travailleurs, ça coûte trop cher! Dire que cette année, le patron parlait d'un plan de sauvetage de l'usine… Sauver le patron, c'est suicider les ouvriers. Il doit y avoir une enquête sur la responsabilité de la direction. L'usine tue. La société tue. Rappelez-vous du type qui s'est immolé dans un bureau du CPAS à Charleroi. Au chômage, les gens se suicident. Au travail, ils se suicident. Comment parler d'avenir?".


Par Olivier COUSSAERT
Pour le journal Le Solidaire
n°21 – 21/05/1999


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Un suicide à VW, cinq morts à Ford-Genk et un mort à Opel

L'usine dévore ses propres ouvriers

Mardi dernier, un ouvrier de VW se tire une balle dans la tête à l'usine. Le 7 mai, un ouvrier de Ford s'effondre en rentrant chez lui, terrassé par une crise cardiaque. Le cinquième mort depuis septembre 98. Les patrons et les partis menteurs affirment qu'il s'agit de 'cas individuels liés à des problèmes personnels'. Les ouvriers et les docteurs du PTB pointent du doigt le système. Le stress et la dépression tuent à l'usine.

Un travailleur de Cockerill-Liège s'est pendu dans l'usine en août 1998. Il avait 58 ans et était très attaché à l'entreprise. Suite au plan Horizon 2000 - qui a pour objectif d'augmenter la production de 10% tout en réduisant le personnel de 30% -, il était obligé de prendre sa prépension. Sans que sa place ne soit offerte à un jeune. Il a préféré la mort. Comment des travailleurs en arrivent-ils là?

A la consultation, les docteurs de Médecine pour le Peuple rencontrent de plus en plus de personnes démoralisées! Le capitalisme rend les gens malades.

La Belgique est à la pointe en matière de flexibilité. Et les travailleurs en paient les frais: la Belgique compte proportionnellement le nombre le plus élevé d'accidents de travail mortels de toute la Communauté européenne.


Le stress au travail

En Grande-Bretagne, le coût total des soins liés au stress du travail s'élèverait à plus de 10% du produit national brut. C'est plus que ce que le pays ne paie pour tous les médecins, infirmières, médicaments, hôpitaux... réunis.

Le stress au travail touche presqu'un travailleur sur trois! Une enquête effectuée par les universités de Gand et Bruxelles a révélé qu'une personne interrogée sur deux rendait le travail- tant la nature du travail que les relations humaines - responsable de son stress. Une autre étude a démontré que 17% des personnes interrogées présentaient des symptômes de dépression. Près de la moitié traversaient une dépression grave.

Le stress inquiète également les patrons. Pour d'autres raisons... Un quart des absences au travail sont liées au stress. Dans un cas sur trois, le stress est à l'origine d'une incapacité de travail prolongée. Les coûts directs qui en découlent sont estimés à 10 milliards FB.

Aux Etats-Unis, la situation est pire encore. Le stress y est responsable de plus de la moitié des absences. Rien d'étonnant donc à voir Miet Smet obliger toutes les entreprises à élaborer des plans anti-stress. Mais ceux-ci sont voués à l'échec: comment un médecin qui défend le système capitaliste pourrait-il combattre le stress que celui-ci engendre inévitablement?

Le fait est indéniable: le stress et la dépression détruisent les gens. Ce n'est pas un hasard si les principales études sur le stress datent de 1936, période de crise. 'C'est la faute des gens', disent les capitalistes. 'Chez Ford, il n'y a pas de stress', affirme la direction.

C'est plus facile de dire que les gens meurent parce qu'ils sont trop gros, qu'ils ont trop de cholestérol, ou qu'ils fument excessivement... Une étude de Médecine pour le Peuple a démontré que les gens ayant des horaires très flexibles ne disposaient pas du temps nécessaire pour faire leurs courses et cuisiner. Et si fumer nuit à la santé, le stress augmente le tabagisme et favorise l'alcoolisme...


L'angoisse de perdre son emploi porte gravement atteinte à la santé

Comment produire encore plus en moins de temps? C'est la seule question, surtout dans le secteur automobile, pour laquelle on sollicite l'avis du travailleur. Il doit travailler 9 heures par jour ou davantage, la nuit, le samedi et le dimanche. Là, on ne lui demande pas son avis.

Si son syndicat est combatif, il peut s'adresser à son délégué. Mais si la direction syndicale collabore avec le patron, alors tout se passe dans le dos des militants et des délégués.

Le sentiment d'impuissance, prédominant chez bon nombre de travailleurs, est une des causes principales du stress et des dépressions. En Chine et en République démocratique allemande, les plans de production étaient discutés avec tous les ouvriers en présence du management.

VW menace de fermer l'usine, Ford-Genk jette 3.000 hommes sur le pavé, Volvo est racheté par Ford. "La prochaine fois, ce sera nous...", cette idée angoissante ronge les nerfs. Chez Ford, un ouvrier sur trois a déjà subi des saisies sur salaire.

Ces ouvriers savent que les bénéfices ne cessent de croître dans le secteur automobile. Sous le socialisme, la production et l'emploi sont répartis parmi le peuple. Tout le monde a du travail. Personne ne vit dans la rue.

A la fin de la journée, le capitaliste et le manager ne s'intéressent qu'à deux chiffres: le nombre de véhicules produits et le nombre de personnes à licencier. Ils n'ont qu'un seul slogan: plus de voitures avec moins d'ouvriers.

Aujourd'hui, les camarades de travail se sont transformés en coéquipiers. Une équipe doit gagner contre une autre équipe. Les ouvriers sont devenus des concurrents. Mais les gagnants se sont toujours les patrons. On n'a plus le temps d'une conversation. A Renault-Douai, il n'y a plus de réfectoire.

A VW, on a enlevé toutes les chaises de la chaîne de production. La vie sociale en dehors de l'usine disparaît, à cause des longues journées de travail, des horaires irréguliers, du travail du week-end. Mais durant la 'semaine du cœur', on verra à l'écran de jolies filles par la santé de leur conjoint, faire la publicité de la margarine Becel. Chaque nouveau modèle de voiture est vanté par une famille heureuse.

En réalité, les hommes et les femmes rentrent chez eux en traînant leur stress et ils le traînent jusqu'au lit, où les disputes et les mots sont plus fréquents que l'amour. Les relations se déchirent et les individus plongent dans le désespoir.

Tous les travailleurs de l'ex-RDA s'accordent pour dire que sous le socialisme les relations humaines étaient meilleures.


Par Harrie DEWITTE
Pour le journal Le Solidaire
n°21 – 21 mai 1999


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