Faits Divers - RTBF
Dossier de presse 10/11/1999

Documentaire : la Chaîne du Silence
Le mercredi 24 novembre 1999 à 20h10 sur la Une
Nouvelle diffusion le samedi, suivant à 13H45 sur la Une
www.rtbf.be
La Chaîne du Silence
En mai dernier, le quotidien bruxellois «La Dernière Heure» évoquait dans sa rubrique «Faits Divers» le suicide d'un ouvrier sur le site de l'usine Volkswagen de Forest. Francis Verstaen (49 ans) qui travaillait chez V.W. depuis une dizaine d'années s'était tiré une balle dans la tête devant une vingtaine de ses collègues.
Quelques jours plus tard, un correctif demandé par la famille précisait que Francis Verstaen se serait suicidé à la suite d'un accident de travail non reconnu, dans ses conséquences, par son employeur. Et le silence recouvra aussitôt l'information.

Cette histoire, d'une apparente banalité, commença en fait en 1993 : Francis Verstaen fut victime d'un accident de travail dont plusieurs personnes furent témoins. Au cours de cet accident où il fut coincé par un clark contre un container, le bas de son dos fut ainsi comprimé par une charge de 250 kilos.

Dans les semaines qui suivirent, Francis Verstaen a souffert de vertiges, de nausées et de douleurs au bas du dos. Après trois mois d'interruption de travail, l'expert médical de la compagnie d'assurance de chez V.W, la Royale belge, considéra néanmoins que les douleurs dont se plaignait Francis Verstaen, n'avaient plus aucun lien avec l'accident. L'ouvrier reprit donc son travail mais ne parviendra pas à se défaire de ses douleurs malgré de nombreux traitements.

C'est ici que débute pour Francis Verstaen un long et éprouvant combat au cours duquel il tentera d'établir que ses douleurs, qui ne seront pourtant jamais objectivées par diverses expertises médicales, étaient néanmoins bien réelles. Parallèlement, il s'imposera de nombreux traitements médicaux qui témoignent de sa volonté de guérir à tout prix.

En 1997, après avoir tenté plusieurs actions, Francis Verstaen sera débouté par le Tribunal du travail de Mons qui finira par établir qu'il n 'y a aucun lien entre son accident de travail et les douleurs dont il souffrait.

Face à cette situation de déni, l'ouvrier plongea dans la solitude et dans l'enfermement. Peu à peu, une lente détérioration psychologique s'installa dont il ne parviendra pas à sortir puisqu'il se suicidera le 18 mai 1999.

Depuis ce suicide sur le lieu du travail, rien ne fut fait ni par ses collègues ni par les syndicats ni par la direction de V. W. pour tenter de comprendre le sens de cet acte. Le suicide de Francis Verstaen fut réduit au geste d'un homme enfermé, déprimé, abandonné par les siens. Une image de perdant se superposa ainsi au geste et l'emporta sur la compassion, l'empathie et l'envie de comprendre. C'est ainsi que Francis Verstaen fut inhumé dans l'indifférence quasi générale de son milieu de travail. Au lendemain de son suicide, sa famille retrouvera pourtant un journal de bord de sa vie à l'usine qui établit l'importance qu'il accordait à son travail.

Un «Faits Divers » raconté par Agnès Lejeune et Eric Monami

Une série proposée par José Dessart et Léon Michaux
Une production du Centre RTBF Liège


Un combat solitaire

Depuis son accident, Francis Verstaen tenta tout ce qui était possible pour rester performant à son poste de travail. A l'évidence, et selon les témoignages de sa famille, il aimait son travail et voulait - à tout prix - le garder.

C'est ainsi qu'il s'était fait fabriquer un corset muni d'amortisseurs pour soutenir le bas du dos. Il l'a porté durant de nombreux mois pour travailler à la chaîne n'avait également tenté d'aménager son poste au travail en surélevant le bac avec les pièces pour y accéder plus facilement. Mais ce type d'initiative fut très vite empêchée car elle n'était pas prévue dans la procédure du travail.

Quelques mois plus tard, un conflit banal dans l'atelier l'opposa à un contremaître et dégénéra très rapidement: il finit par lancer des pièces à la tête de son chef d'atelier. Il fut maîtrisé et hospitalisé en milieu psychiatrique car le médecin du travail estima qu"il devenait un danger pour lui-même et pour les autres.

Il reprit néanmoins son poste de travail 6 mois plus tard dans une ambiance qui ne cessa, à ses yeux, de se dégrader. Il fait état de ce climat délétère dans un document extrêmement détaillé qu'il a laissé.

La loi du silence la perte de confiance en lui et la douleur ne cessèrent de gagner du terrain: au cours du dernier week-end de 1'Ascension, une crise plus aiguë encore que les précédentes le terrassa.

Convaincu d'être sur une liste noire, il se rendit à l'usine le lendemain. Dès son arrivée, il refusa de mettre ses vêtements de travail et se rendit ainsi dans son atelier.

Il se suicida quelques minutes plus tard.


La loi du Silence

L'histoire de Francis Verstaen est aussi celle d'un silence accablant auquel tout le monde a participé:

- déçu de l'absence de témoignages qu'il sollicita au moment de son accident, l'ouvrier perdit confiance en lui ainsi qu'en ses collègues. Il chercha tant bien que mal à camoufler son mal par crainte de paraître pour un tir au flan, un carottier.

- ses délégués syndicaux se mobilisèrent afin qu'il obtienne des postes à facilités mais ils ignoraient à quel point leur affilié était rongé intérieurement par son mal. Pour eux, son suicide fut une surprise totale.

- le jour du suicide, aucun geste symbolique ne fut fait pour tenter de comprendre. Deux heures après le décès de Francis Verstaen, la chaîne fut remise en route et chacun dut reprendre son poste. La direction et les syndicats passèrent un accord selon lequel il ne fallait pas évoquer cette affaire en dehors des murs de l'entreprise.

C'est ainsi que tout le monde intégra implicitement que cette histoire ne regardait aucunement le travail et la vie dans l'entreprise.

Et pourtant lorsqu'un travailleur se suicide sur le lieu de travail, c'est nécessairement un geste qui interroge le travail et le milieu professionnel. Le silence qui entoura la mort de Francis Verstaen est lui-même porteur de sens. C'est ce que finiront par reconnaître certains de ses collègues qui témoignent dans l'émission «Faits Divers».


Journal de bord d'un ouvrier

Francis Verstaen a laissé à sa famille des archives très fouillées qui permettent de reconstituer les différentes étapes de son dossier: notes personnelles sur les circonstances de l'accident, les expertises médicales, le jugement du tribunal du travail ainsi que les réactions de ses contremaîtres, des compagnons d'atelier et du médecin de l'entreprise.

Dans les jours qui suivirent sa mort, ses parents, son frère, son fils dépouillèrent le dossier: ils prirent conscience de la solitude et de la souffrance endurées bien au-delà de ce qu'ils avaient soupçonné.

Aujourd'hui, ils veulent comprendre et briser le silence qui s'est installé autour du suicide. Des compagnons de travail, des délégués de base de la C.S.C. et de la F.G.T.B ont fini par entendre le message et accepté de répondre aux questions de la famille. Leurs témoignages confirment ce que Francis Verstaen consignait méthodiquement dans son carnet de bord les dernières années: le stress, la solitude, l'absence de solidarité peuvent en effet conduire des travailleurs au désespoir.


Commentaire sur l'article de presse du 19 mai 1999  Commentaire...

Conscients de la souffrance et de la solitude endurées par Francis Verstaen, il était d'autant plus difficile pour sa famille d'en mesurer les conséquences. Francis Verstaen n'avait – de son vivant – jamais fait allusion au suicide, auprès de ses proches, ni aux propos en ce sens, tenus par certains de ses collègues de travail. Ces propos ne furent dès lors découverts par sa famille qu'après sa mort, suite à une lecture minutieuse de ses écrits constituant son dossier personnel. Dans ce dossier, il s'agissait en effet de sa propre défense en justice, de son combat rudement mené envers et contre tout, de son histoire raconté à travers des centaines de lettres étalées sur plusieurs années de procédure; et adressées à différents intervenants dans l'affaire le concernant.

Dans ce dossier qui faisait également office de journal personnel, il était aussi question de l'attitude humiliante et désastreuse de certains de ses collègues à son égard sur le poste où il travaillait. Ces témoignages poignants de vérité ne trouveront malheureusement pas d'écho face à l'appareil judiciaire sans visage et sans âme, pour empêcher l'irréparable. Le manque de considération dont souffrait Francis Verstaen durant toute la période de la procédure ne fera qu'amplifier le sentiment d'impuissance, d'incompréhension, d'isolement et d'abandon. Le verdict du Tribunal du Travail qui tombera quatre ans plus tard ne fera que précipiter les choses en faisant office de couperet, signe avant-coureur d'une fin annoncée…


Avec la participation...

- de la famille de Francis VERSTEAN (les parents, le fils, le frère, etc…);

- des délégués de base de la CSC et de la FGTB;

- des médecins, avocats;

- de Christophe DEJOURS,

Directeur de recherches du Centre National des Arts et Métiers à Paris, ancien médecin du travail; psychiatre et psychanalyste et auteur de «Souffrance en France» aux éditions du Seuil.

Il a réalisé de nombreuses enquêtes sur l'organisation et les conditions de travail dans le secteur de la construction automobile. Il confirme ce que Francis Verstaen pressentait empiriquement sur son poste chez V.W. : les nouvelles formes d'organisation mises en place au cours de ces dernières années ont bouleversé les relations sociales au sein de l'entreprise et entraîné de nouvelles formes de pathologie dont on ne soupçonne pas encore l'ampleur.


Fiche technique

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La Chaîne du Silence - Autopsie d'un suicide à l'usine
2002 - 2008