Comme la route,
l'entreprise peut tuer
La chaîne infernale
Un jour de mai 1999, Francis Verstaen s'est tiré une balle dans la tête, sur son lieu de travail, face à ses collègues. Récit d'un voyage au bout de l'enfer.
Le 18 mai dernier, Francis Verstaen décide de ne plus marcher. Donc de crever. Parce qu'il estime son "destin trop lourd à supporter", comme il l'écrit à sa mère dans une lettre d'adieu. Ce matin-là, il n'en peut plus. Arrivé sur la ligne de montage où il travaille à l'usine VW de Forest, il se tire une balle dans la tête, face à ses collègues pétrifiés. Ainsi s'achève un long calvaire fait de douleur et d'incompréhension commencé bien des années plus tôt.
Six ans auparavant, le 25 août 1993, Francis Verstaen est victime d'un accident de travail grave. Il ne s'en remettra jamais. Même si son état physique s'améliore, il se plaindra jusqu'au bout de violentes douleurs au dos. Alors qu'il souffre manifestement, il ne réussira pourtant pas à obtenir que soit reconnu le lien entre sa douleur et l'accident. Sur la base d'expertises contradictoires - l'une qui lui donne raison, l'autre tort - demandée par la compagnie d'assurance de son employeur, un tribunal le déboutera de sa demande de reconnaissance. "On peut souffrir sans que la souffrance soit nécessairement objectivable" explique un médecin interrogé par l'équipe de l'émission Faits divers, qui revient cette semaine sur l'affaire. En d'autres termes, on le vit vraiment.
Disponibilité et performance
Agé de 49 ans, cet ouvrier de VW se sent encore tout à fait capable d'occuper son poste et d'y être performant. Alors que son médecin traitant craint une paralysie progressive des membres intérieurs, Verstaen "voulait absolument continuer à travailler" rappelle-t-il. Il va jusqu'à se faire fabriquer un corset spécial qui lui soutient le dos et aménage son poste de travail pour réduire les mouvements douloureux. Cette initiative ne plaît pas à tout le monde. A commencer par son agent de maîtrise. Les deux hommes s'affrontent. Francis Verstaen lui balance un bac de pièces. Résultat: le soir même, on le colloque alors qu'il n'est pas fou.
Le comportement qu'adoptent ses collègues n'arrange rien. Alors que Francis demande tout juste un peu de solidarité, son entourage professionnel tend à le repousser, à l'isoler. Aux yeux de certains, il constitue probablement le maillon faible de la chaîne de montage. Il représente une sorte de frein possible à la course à la sacro-sainte productivité.
Dans les jours qui précèdent sa mort, Francis Verstaen donne des signes inquiétants de dépression, la douleur est devenue intenable. "Il commettra une 'ultime faute de goût' en se tirant une balle dans la tête devant une vingtaine de ses collègues" raconte Agnès Lejeune qui a réalisé le docudrame de Faits Divers.
Tu ferais mieux d'aller au chômage
La direction réagit très vite. Elle met un psychologue au service des plus traumatisés et donne pour consigne de ne pas trop ébruiter cette tragique histoire, surtout à l'extérieur de l'usine. Image de marque oblige, sans doute. Le meilleur ami de Verstaen n'obtiendra pas la permission de son employeur d'assister à son enterrement…
La famille de la victime, ses parents, son fils, découvrent que Francis avait tenu un carnet intime où il décrit avec minutie les différentes étapes de ses tribulations. Aucun n'imagine jusque-là ce qu'il a enduré comme souffrances ni combien était grande sa solitude. "J'ai eu droit de la part de mes collègues de travail aux commentaires suivants: avec tes problèmes de santé, tu ferais mieux d'aller ou chômage et de laisser ta place aux outres (...), tu n'es plus qu'un handicapé, reste chez toi (...), si j'avais tes problèmes, il y a longtemps que je me serais tiré une balle dans la tête", relate-t-il le 3 mai 1996. L'enfer, c'est les autres, selon Sartre.
La dernière chance !
Alors que "la douleur; la fatigue et le stress" atteignent "des sommets", on lui demande de "travailler plus vite, de faire un effort". On le mute à un autre poste en lui précisant qu'il s'agit de sa "dernière chance"; "Je suis arrivé dons l'équipe meurtri physiquement et psychiquement... et alors que dire du surplus de stress engendré par cette situation, la dernière chance!"
Les délégués syndicaux y compris ont perdu une occasion de sortir de leur rôle de simple interlocuteur entre le haut et la base de l'entreprise. Certes, ils ont, comme le veut la règle, aidé juridiquement Verstaen dans ses démarches. Sans plus. Il ne trouvera pas auprès des 'camarades' le soutien et la chaleur qu'ils auraient dû lui apporter. "Même nous, nous n'avons pas été à l'enterrement" reconnaîtra, gêné, l'un d'entre eux.
Profil bas syndical
Après avoir pris des coups pendant plus de vingt ans, à Cockerill, à la FN, à Vilvorde, etc., les organisations syndicales ont dû adopter un profil bas en vertu duquel on ne négocie plus des hausses salariales mais "un bon volet social" en cas de restructuration ou de fermeture d'entreprise.
"Au début personne ne voulait parler: ni les ex-collègues, ni les témoins du drame, ni les délégations syndicales. Le malaise était terriblement profond", relève Agnès Lejeune qui n'entend pas faire le procès de VW. Au travers du cas Verstaen, elle s'interroge plutôt sur les conditions actuelles de travail, le stress, l'isolement, le chacun pour soi, la course à la productivité.
Symboliquement, le dernier acte de Francis Verstaen résonne comme une condamnation pour ceux qui n'ont rien voulu entreprendre pour lui et qui garderont à l'esprit, jusqu'à la fin de leurs jours, l'image d'un homme gisant dans son sang.
Psychologue et psychanalyste, Christophe Dejour (*), spécialiste des problèmes liés aux conditions de travail, constate que l'on se suicide de plus en plus sur le lieu de travail "à cause de la dégradation de l'environnement professionnel, de conduites déloyales de certains collègues, de la défiance, de la perte de sens, de la peur de perdre son travail". A cause aussi de la course à la compétitivité et de l'aveuglement de ses hérauts.
A cet égard, un ancien collègue de Verstaen se remémore l'attitude froide de la direction: "Il fallait remettre la chaîne de production en marche le plus vite possible. Ils ne voient que la production. Pour eux, nos problèmes ne sont pas les leurs."
Par Sergio CARROZZO
Pour TéléMoustique
Hebdo / 47 / 3851 / 17-11-99
(*) Auteur de "Souffrance en France", Edition Seuil, 1998.
Chute libre
Par tradition, les Américains règlent leurs problèmes à coups de revolvers ou de fusils. Rien d'étonnant dès lors d'observer une augmentation constante des faits de violence sur le lieu de travail. Au début du mois de novembre, à Hawaii, un cadre de Xerox crible de balles sept de ses collègues. Chaque année dans les entreprises, plusieurs dizaines d'employés sont victimes de ce que les spécialistes appellent les disgruntled employees, en d'autres termes les employés (vraiment) mécontents. Les profileurs ont même dressé le portrait-robot de ces derniers. De race blanche, âgés d'environ quarante ans ils vivent dans l'angoisse de se retrouver sans emploi. Incapables de gérer ce stress permanent, ils finissent par disjoncter à l'image de Michael Douglas dans le film Chute libre où, cadre B.C.B.G. à bout de nerfs, il craque et tire sur tout ce qui bouge.
Entre la fiction et la réalité, il n'existe parfois qu'une marge étroite, rapidement franchie. Une enquête menée par l'Institute of Management (*) auprès d'un échantillon de 1.200 cadres tend à démontrer qu'ils vivent un véritable enfer. En cause: les nouvelles technologies de communication - GSM, PC portable, courrier électronique - qui les ont complètement envahis, y compris leur vie privée. Ils sont donc mobilisables à tout moment. A cela s'ajoutent un nombre croissant d'heures de travail et un environnement professionnel de plus en plus inhospitalier comme le révèle une autre étude réalisée par la Fondation européenne pour l'amélioration des conditions de vie et de travail.
En Europe communautaire, 8 % des personnes qui travaillent affirment subir différentes formes d'intimidation ou de harcèlement psychologique qui s'exercent à la fois horizontalement (entre collègues) dans 44 % des cas et verticalement (entre responsables et employés) dans 47 % des cas. Les administrations, les banques et les services sont les secteurs les plus touchés par le mobbing, ou psychoterreur sur le lieu de travail. Le stress professionnel constitue aujourd'hui une des principales causes d absentéisme.
(*) Vacature Emploi, 4 novembre 1999.
Stress et burn-out
Isabelle Hansez (*) est chercheur au Service de psychologie du travail de l'Université de Liège. pour elles, trois facteurs concourent à accroître le stress du travailleur: la tension, la flexibilité et le chômage. Explications.
Quelles sont les personnes les plus exposées au stress aujourd'hui?
Isabelle Hansez - le Bureau international du travail a lancé récemment un véritable cri d'alarme. Le stress et le burn-out seraient responsables d'un absentéisme croissant dans les entreprises. Les travailleurs manuels soumis à un travail monotone, répétitif, dans une ambiance bruyante y sont largement exposés, mais on voit apparaître d'autres catégories professionnelles comme les enseignants, les conducteurs de bus, les policiers, livrés à une violence croissante.
Qu'entend-on par burn-out?
I.H. - Il s'agit d'un épuisement profond, l'étape ultérieure du stress: il découle d'un manque d'accomplissement personnel, d'une grande fatigue émotionnelle, d'une dépersonnalisation.
Le stress constitue-t-il l'un des effets collatéraux de la mondialisation?
I.H. - Trois facteurs ont bouleversé le monde du travail ces vingt dernières années: la tension, la flexibilité et le chômage. Ensemble, ils créent une instabilité nouvelle et permanente de l'environnement, dont l'incidence sur le stress est évidente. Il faut travailler plus vite, être plus flexible, plus disponible pour que l'entreprise soit compétitive.
La recherche de productivité à tout prix aurait donc des effets contreproductifs?
I.H. - Cette course à la productivité est certainement une des causes de l'augmentation du stress, des accidents de travail, de l'absentéisme.