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Le Journal du Mardi 23/11/1999 |
Suicide d'un ouvrier chez VW à Forest
Le travail c'est la santé... de l'entreprise !Le 18 mai dernier, Francis Verstaen (49 ans), ouvrier dans une chaîne de montage à l'usine Volkswagen de Forest, se donnait la mort sur son lieu de travail, sous les yeux de ses collègues. Le Journal du Mardi est allé à la rencontre de sa famille afin de comprendre son geste de désespoir. Le malheureux était devenu, à la suite d'un accident de travail, le bouc émissaire de ses chefs et collègues. "Pour mon père" raconte Ch. Verstaen, "l'automobile a toujours été une passion. C'est de famille d'ailleurs! Lorsqu'il a commencé chez VW comme ouvrier-manutentionnaire voici onze ans, cette expérience représentait pour lui une chance à saisir. Même si l'ambiance, à l'époque, n'était déjà pas au beau fixe, il était content de pouvoir partager sa passion de la mécanique avec ses collègues. Il les invitait régulièrement à la maison". Mais voilà, dans la vie de Francis Verstaen, tout bascule le 25 août 1993. Il est environ 17h30 lorsque l'accident se produit. Francis est écrasé entre un clark et un container à déchets. Outre des maux de dos qui ne le lâcheront plus, ce choc provoque, dans les semaines suivantes, des nausées et des vertiges. Dès lors, plus rien ne sera comme avant: les douleurs incessantes ne lui permettront plus jamais de travailler au même rythme que les autres. Les difficultés rencontrées par Francis ne sont pas comprises par son entourage. De graves conflits, tant avec ses collègues qu'avec ses contre- maîtres, éclatent. Au fil du temps, la situation s'envenime jusqu'à dégénérer vers une forme de plus en plus manifeste de harcèlement moral, ce que les spécialistes appellent le mobbing (voir encadré et IDM nœ14). Dès le départ, c'est non sans mal qu'il parvient à faire reconnaître son accident et ce malgré la présence de huit témoins, dont le conducteur du clark. En revanche, faute d'objectivation des douleurs dont se plaint M. Verstaen, l'expert médical de la Royale Belge (compagnie d'assurance de VW), conclura, trois mois après l'accident de travail, que ses douleurs ne sont pas consécutives à l'accident. Francis doit donc reprendre le chemin du travail comme si de rien n'était. "Laisser la couverture des risques à une entreprise privée en l'occurrence une compagnie d'assurances est une spécialité belge", expose Dominique Fervaille, juriste à la FGTB. "Cela entraîne inévitablement des conséquences importantes: d'une part, la définition de l'accident de travail devient très précise de façon à restreindre au maximum les circonstances dans lesquelles les assurances doivent intervenir. Par exemple, il faut un événement soudain pour qu'il y ait accident de travail: donc la dégénérescence du dos n'en est pas un. D'autre part, l'assurance fait systématiquement blocage. Elle épluche tout. La moindre petite faille dans le dossier devient fatale pour la victime". M. Verstaen introduira bien un recours contre la décision de la Royale Belge devant le Tribunal du Travail de Mons en 1997. Le Dr Alain Heureux, expert désigné par cette juridiction, commence par relater, dans son expertise, les faits juste après le choc: "... il serait resté assis sur place environ une heure, il s'est rendu en chancelant à l'infirmerie et y est resté couché deux heures. L'infirmière l'a renvoyé à son poste de travail". "Quand mon père s'est présenté au service médical, on lui a dit qu'après un coup pareil, c'était normal de ressentir une douleur', explique Ch. Verstaen. "On lui a encore dit qu'il ne fallait pas s'en faire et qu'il serait guéri au bout de 3 mois parce qu'ils ne voyaient pas de séquelles apparentes. Au début, les médecins n'ont pas jugé important de l'ausculter, aucun test n'a été réalisé, aucune déclaration d'accident n'a été remplie. En d'autres termes, on ne s'en est pas inquiété". Et pourtant! Dans le rapport d'expertise, qui a servi de base au jugement définitif du Tribunal de Mons qui déboutera M. Verstaen, le Dr Heureux notait: "Il est impossible d'admettre l'existence d'une contusion lombo-sacrée lors du fait accidentel pour trois raisons: 1. l'absence de constat de la région lombo-sacrée lors du fait accidentel. 2. l'absence de plainte ou répercussion fonctionnelle (ndlr: gêne dans son travail) immédiate. 3. le délai d'apparition du dérangement articulaire voire sacro-iliaque pourrait être daté aux environs du 16 novembre '93. En conséquence, l'expert ne peut admettre qu'une contusion lors du fait accidentel, entraîne des manifestations retardées". Ces trois arguments médicaux reposent sur une origine unique: Francis Verstaen n'a pas été ausculté immédiatement après l'accident et n'a pas cessé de travailler directement. Sans doute la position de la direction de VW face aux accidents a-t-elle aussi joué un rôle dans la reprise de travail de M. Verstaen. Une note adressée aux ouvriers en février '94 distillait d'ailleurs un curieux message. Ainsi dans l'Info News VW nœ58, on lisait: "(...) Cela prouve que vous avez été sensibles aux signaux d'alarme que nous avons lancés tout au long de l'année et que vous avez compris qu'un accident de travail ne signifiait pas toujours arrêt de travail." En juillet '94 dans Info News VW nœ62, le même genre de discours était tenu: "Quelques principes à retenir: (...) les accidents de travail diminuent notre rentabilité (...) et le maintien au travail doit être prolongé autant que notre Service Médical du Travail le juge possible ... "Le jour-même de l'accident" continue Ch. Verstaen, "mon père avait repris le travail, c'est ce qu'on lui a reproché et qui a joué contre lui dans son conflit avec la Royale Belge. Mais, dans son état d'esprit, il se disait 'si je ne reprends pas le boulot, je risque de mettre ma place en péril parce que chez VW, ils réduisent les effectifs et toutes les raisons sont bonnes pour licencier". Dans le jugement du Tribunal du Travail de Mons rendu public le 8 avril 1998, l'argument principal avancé par la Royale Belge était: "Il n'y a pas d'arrêt de travail après l'accident et il est donc impossible d'établir une relation causale entre le fait accidentel et les périodes d'incapacité ultérieures". Et Dominique Fervaille de la FGTB de rappeler: "Après un accident de travail, un ouvrier doit arrêter tout de suite, aller trouver son patron et 1 ou 2 témoins. S'il continue courageusement malgré ça, même pour faciliter la vie à son employeur; il court à la catastrophe!'. Douleurs, indifférence, railleries, insultes et dépressions nerveuses constitueront dès lors le lot quotidien du combat de Francis Verstaen. "J'ai été à un doigt de me résigner', écrivait-il dans un carnet de bord personnel retrouvé par son fils. "Je sais que plus rien ne sera le même à partir de maintenant et ce, quoi que je fasse. Je devrai vivre avec ces événements dans ma mémoire et dans mon corps". A tous ces ennuis physiques et moraux, s'ajouteront des problèmes financiers liés aux frais médicaux: une opération de 200.000 francs et une note de plus de 50.000 francs pour les frais en justice... principalement le coût des expertises médicales. En outre, Francis se fera confectionner un corset monté sur amortisseurs afin de limiter les chocs portés sur le bas du dos. "Malgré ce corset, les douleurs persistaient. Lorsque celles-ci se manifestaient" relate Ch. Verstaen, "il se présentait chez son médecin traitant qui lui administrait des infiltrations à base de cortisone, uniquement pour lui permettre de se rendre à son travail. Mais ça n'arrangeait rien, puisque ne sentant pas la douleur, il forçait et aggravait ses problèmes de dos. Son médecin lui a dit que s'il continuait ainsi, il finirait dans une chaise roulante". Francis fut ainsi baladé de poste en poste, comme il le décrit dans une série de documents qu'il a laissés derrière lui. "VW n'a jamais jugé nécessaire de lui fournir un poste adapté à sa situation puisqu'il n'avait aucune séquelle reconnue officiellement", raconte Christopher. Et il fut finalement affecté au secteur le plus pénible de la chaîne de montage c'est-à-dire à une fonction où il devait constamment se baisser et soulever des pièces lourdes. Dans ces conditions de travail, Francis a développé deux dépressions nerveuses, la première de novembre '95 à mai '96, période pendant laquelle il fut mis en congé de maladie. "La première dépression était provoquée par les douleurs et le rythme de travail que mon père ne pouvait pas soutenir, il se sentait marginalisé". Martine Etienne, elle aussi juriste à la FGTB argumente sur ce point: "Les ouvriers accordent une place importante à la condition physique qui est essentielle pour leur carrière professionnelle. Une fois accidentés, ils se sentent handicapés, développent une frustration et souvent une dépression". Francis Verstaen écrivait à l'époque: "À la limite, je devrais m'excuser de m'être trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, d'avoir dérangé tout le monde, mes chefs et copains de travail, pour qui je ne fais plus mon travail". "Au retour de son congé de maladie en mai '96" poursuit Christopher, "VW a été vraiment surpris car tous pensaient que mon père avait arrêté de lui-même. Il s'est vite rendu compte qu'on n'allait pas lui faciliter la vie. D'autant qu'à cette époque, il y eut un énorme séisme qui toucha tout le secteur automobile: Renault Vilvoorde. C'est là qu'on s'est rendu compte qu'une usine pouvait fermer du jour au lendemain. Des tensions se sont créées: chaque ouvrier a commencé à protéger son propre travail et même à pointer du doigt celui qu'il fallait mettre dehors". Les relations de travail se sont vite envenimées. "Avec ses maux de dos, mon père ne pouvait déjà pas suivre le rythme normal. Mais les ouvriers tentaient de travailler encore plus vite de façon à pouvoir s'accorder quelques minutes de pause". "Celui qui était désigné pour travailler avec moi" écrit Francis, "savait qu'il ne pourrait pas s'arrêter". De sorte que ses collègues, comme ses supérieurs directs, en sont arrivé à lui faire des remarques pour le moins désobligeantes, comme le dénonce Francis lui-même dans une lettre à l'attention de la direction: "Un bon Wallon est un Wallon mort", "Tous les Wallons sont des profiteurs", "Tu n'es plus qu'un handicapé"... Francis est alors déplacé dans une équipe où il est l'un des seuls francophones dans un groupe de néerlandophones, ce qui n'est pas pour atténuer les conflits. "La deuxième dépression n'a pas tardé à se manifester vers mars '97; mais celle-ci avait un caractère fondamentalement différent de la première" explique Christopher. "Mon père a été poussé à bout en étant malmené par certains de ses collègues. Il a même fini par lancer des outils à la tête d'un contremaître. Raison pour laquelle, il sera admis en psychiatrie à l'hôpital Brugmann, où les médecins nous révèleront que cet état était directement lié à son travail. Quand mon père a été mis en congé de maladie à la suite de cette deuxième dépression, tout le monde chez VW s'est frotté les mains: 'enfin, cette histoire touche à sa fin!' Mais lorsque papa a repris le travail, certains de ses collègues ont dès lors pensé que le cauchemar recommençait de plus bel mais que cette fois-là plus aucune concession ne lui serait accordée". Au cours du week-end de l'Ascension précédent sa mort, Francis Verstaen a enduré des douleurs plus violentes que les autres. "Il s'est alors rappelé ce qu'un jour son médecin lui avait prédit' ajoute Christopher, "vous resterez dans une chaise roulante". Le 18 mai dernier, Francis refusa d'enfiler son bleu de travail, il se dirigea vers son atelier. "Il a alors demandé à ses collègues puis à son supérieur ce qu'ils feraient s'il se tirait une balle dans la tête" confie Serge Verstaen, le frère de Francis. "Pour toute réponse, on lui a dit de se calmer. Alors, il a pris son revolver et s'est tiré une balle dans la bouche". "Si mon père s'est suicidé au travail, en face du bureau de son chef" dit Christopher, "c'est pour prouver que ce sont eux les responsables. Les collègues et ses chefs directs l'ont poussé à bout et la direction puisque c'est elle qui impose ce taux de productivité qui augmente à mesure que l'effectif diminue! C'est mon oncle Serge qui a été reçu par VW le jour du drame. Dans le bureau, il était entouré de deux vigiles de peur qu'il ne réagisse violemment. Comme s'ils savaient qu'ils avaient quelque chose à se reprocher'. On notera à cet égard que le Journal du Mardi a tenté à cinq reprises d'obtenir le point de vue de la direction de VW Forest sur cette affaire. Mais nous nous sommes heurtés à une fin de non recevoir. Ce fut également le cas pour des collègues de la RTBF qui ont enquêté sur le même dossier.
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La victime du mobbing s'apparente au bouc émissaireDaniel Faulx est chercheur au département de psychologie sociale à l'Université de Liège. Il a longuement étudié la question du mobbing c'est-à-dire le harcèlement moral, et en décèle, à travers le vécu de M. Verstaen, toutes les caractéristiques.
Daniel Faulx : Il s'agit d'un ensemble d'agissements hostiles de la part d'une ou plusieurs personnes qui se produisent à l'encontre d'un individu particulier qui devient une cible toute désignée. Le mobbing a des conséquences désastreuses chez la victime tant au niveau physique que financier, mais aussi au niveau de son emploi, de sa dignité et de sa santé physique. Ca se rapproche souvent du principe du bouc émissaire. Ce phénonème existe souvent à l'école et il n'y a pas de raison que cela ne se passe pas en entreprise.
On classe généralement les agissements relatifs au mobbing en cinq catégories: un, on peut isoler socialement la personne. Deux, on peut la mettre dans des conditions de travail dangereuses pour elle. Trois, on peut la discréditer sur le plan professionnel en la mettant dans des situations où l'on sait qu'elle ne pourra plus effectuer son travail correctement, il devient dès lors très facile de la licencier. Quatre, on peut la discréditer au niveau personnel par des railleries, en se servant de ses traits de caractère pour la considérer auprès de ses collègues. Et enfin cinq, on peut l'empêcher de s'exprimer. dans les faits que vous m'avez exposés, il me semble que l'on peut retrouver chacune de ces composantes à doses variables dans le vécu de M. Verstaen.
La victime de mobbing est souvent une personne qui présente une différence par rapport à l'ensemble du groupe. Si ce monsieur dont vous parlez était bien l'in des seuls francophones dans un groupe de néerlandophones et qu'en plus il présentait un handicap, il était tout désigné!
Non, il n'y a pas forcément d'intentionnalité, comme il n'y a pas toujours conscience de ce qu'on fait subir à la personne. Quand on apprend aux 'harceleurs' ce qui est arrivé au harcelé, ils sont souvent effarés. Il y a pas mal de cas qui apparaissent spontanément, sans qu'on l'ait vraiment voulu. Mais à côté de cela, il existe parfois un mobbing volontaire qui apparaît notamment lorsqu'on veut se débarrasser de quelqu'un ou le licencier.
Dans les situations de mobbing, il est assez fréquent que les relations soient dominées par la peur. C'est une des raisons de la mise en quarantaine sociale de la personne: être allié avec la victime devient dangereux parce qu'on risque de subir le même sort. Il arrive souvent que les collègues téléphonent le soir pour apporter leur soutien en expliquant qu'au boulot, ils ne peuvent pas le manifester. Et ensuite, au niveau de son comportement, plus une personne rejetée, plus elle a tendance à réagir à ce rejet soit en se mettant sur la défensive ou en réagissant de manière agressive. Elle devient donc plus facilement rejetable et identifiée par les autres comme un bouc émissaire. Une fois rentré dans ce cercle-là, il n'est pas facile d'en sortir.
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La Chaîne du Silence - Autopsie d'un suicide à l'usine 2002 - 2008 |
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