Chronique d'une mort annoncée dans Faits Divers
Le testament de Francis Verstaen
Blessé à son poste de travail en août 1993, cet ouvrier de VW-Forest a choisi de mettre fin à ses jours devant ses collègues six ans plus tard.
C'est dans un magazine économique que devrait passer "Mourir à l'usine" pour illustrer les limites de la compétitivité à outrance et de la flexibilité à tous crins. L'histoire du suicide de Francis Verstaen, c'est la chronique d'une mort annoncée; celle d'un ouvrier victime de la libre concurrence, meurtri par l'injustice et perdu dans la plus dure des solitudes qu'un homme peut supporter. Depuis son suicide, le 18 mai dernier, la loi du silence règne chez Volkswagen. On comprend pourquoi: deux heures à peine après son geste désespéré, la chaîne renouait avec son rythme infernal, productivité oblige. Dans l'indifférence générale, le travail reprenait.
Depuis que la famille est sortie de l'ombre, les langues commencent à se délier. Du côté syndical notamment. Oui je pouvais arrêter l'usine, admet un délégué devant l'objectif de la caméra, mais on est en lutte contre qui? C'est le système qui est fou. Après Renault-Vilvorde, ce sera au tour de qui?
L'émission du centre RTBF Liège consacre une heure à ce fait divers qui n'en est pas un...
Retour en arrière
La vie de Francis Verstaen a basculé le 25 août 1993. Ce jour-là, l'usine VW de Forest tourne à plein régime. Sur les chaînes d'assemblage, les Golf III de toutes les couleurs se succèdent. Le rythme de production est dans toutes les têtes: 48 voitures à l'heure. Dans l'usine, l'ambiance n'est pas au beau fixe... Les conflits entre la direction et les syndicats sont fréquents depuis 1991, année de l'arrivée d'un nouveau patron.
Francis Verstaen, lui, a été embauché à la fin des années 80. Passionné de mécanique, cet ouvrier d'une quarantaine d'années est tout content d'être entré chez VW. Ce 25 août, un jour comme un autre quand on travaille à la chaîne, tout bascule. Alors qu'il se dirige vers un chariot transporteur de panneaux de porte, Francis Verstaen tombe. Il se retrouve coincé entre le chariot et un conteneur à déchets. Comprimé par une charge de 250 kilos, le bas de son dos encaisse le choc. L'accident de travail débouche sur des vertiges, des nausées et d'intenses douleurs dans le dos.
Après trois mois d'interruption de labeur, l'expert médical de la compagnie d'assurances de VW estime que les douleurs dont se plaint Francis Verstaen n'ont plus aucun lien avec l'accident. Le retour à son poste de travail marque le début d'un long calvaire. Malgré de nombreux traitements, le mal persiste. Francis Verstaen change deux fois de poste. Rien n'y fait. Ses collègues commencent à se moquer de lui, le traitant notamment de touriste. Le harcèlement quotidien fait son œuvre, dans l'indifférence générale.
Francis Verstaen ne se laisse pas faire. Persuadé que ses douleurs sont la conséquence de son accident de travail, il intente diverses actions devant les tribunaux. Le couperet tombe en 1997. Le tribunal du travail de Mons le déboute, refusant de reconnaître l'existence d'un lien entre l'accident et les douleurs. Le calvaire de Francis Verstaen continue.
L'estocade sera portée l'année suivante. Les nerfs à vif, au bout du rouleau, Francis Verstaen ne se contrôle plus. Un jour, après une ultime remarque d'un de ses chefs, l'ouvrier de 49 ans craque. Il agresse son supérieur. Le médecin de l'usine ne trouve rien de mieux que de lui recommander un suivi psychologique. Ce jour-là, la décision de Francis Verstaen était prise. Faits divers a retrouvé la plupart des acteurs du drame.
Par Philippe DE BOECK
Pour le journal Le Soir
N°273 - 24 novembre 1999
Faits Divers - La Chaîne du Silence
Un fait divers raconté par Agnès Lejeune et Eric Monami.
En mai dernier, le quotidien bruxellois "La Dernière Heure" évoquait, sous sa rubrique "faits divers", le suicide d'un ouvrier sur le site de l'usine Volkswagen de Forest. Francis Verstaen (49 ans), qui travaillait chez VW depuis une dizaine d'années, s'était tiré une balle dans la tête devant ses collègues. Quelques jours plus tard, un correctif demandé par la famille précisait que Francis Verstaen se serait suicidé à la suite d'un accident du travail non reconnu, dans ses conséquences, par son employeur. Et le silence couvrit aussitôt l'information...
Une fois de plus, le magazine liégeois va au-delà des apparences et pointe cette fois le drame de la dépression liée aux conditions de travail.
Compte rendu de l'émission paru dans le quotidien belge Le Soir du 24 novembre 1999.
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