Souffrance en France
- Condensé de l'ouvrage -


Souffrance en France
Christophe DEJOURS

SOUFFRANCE EN FRANCE
La banalisation de l'injustice sociale

Collection Points - P715
Réalisation: PAO Editions du Seuil
Impression: S.N. Firmin-Didot au Mesnil-sur-l'Estrée
Dépôt légal: Février 2000. N°39915-3 (55475)
ISBN 2.02.039915.3

Illustration Chris McAllister / SIS

Comment tolérer l’intolérance  I
Le travail entre souffrance et plaisir  II
La souffrance déniée  III
Le mensonge institué  IV
L'acceptation du "sale boulot"  V
VI  La rationalisation du mal
VII  Ambiguïtés des stratégies de défense
VIII  La banalisation du mal
IX  Requalifier la souffrance
X  Souffrance, travail, action



I. Comment tolérer l’intolérance

Un clivage entre souffrance et injustice (p19). La question de la justice ou de l’injustice implique d’abord la question de la responsabilité personnelle (p21). Les notions de responsabilité, de justice, relèvent de l’éthique et non de la psychologie (p21). La psychodynamique du travail tente de répondre à ces questions (p21). L’exclusion et le malheur infligés à autrui dans nos sociétés, sans mobilisation politique contre l’injustice, viendraient d’une dissociation réalisée entre malheur et injustice, sous l’effet de la banalisation du mal dans l’exercice des actes civils ordinaires par ceux qui ne sont pas victimes de l’exclusion, et qui contribuent à exclure et à aggraver le malheur de fractions de plus en plus importantes de la population (p22). Je (Christophe Dejours) vais donc tenter d’analyser le processus qui favorise la tolérance sociale au mal et à l’injustice, processus grâce auquel on fait passer pour un malheur ce qui relève en fait de l’exercice du mal commis par certains contre d’autres (p23). Le présent essaie vise, au-delà de l’analyse de ladite banalisation, à identifier les spécificités du fonctionnement social ordinaire dans le système libéral (p24). La banalisation du mal passe par plusieurs chaînons intermédiaires. Chacun d’eux relève d’une construction humaine (p24). Analyser pour comprendre (p25). Le taux de chômage (p25). Une tolérance sociale inattendue (p25). Toute la société se serait transformée qualitativement. Nous visons essentiellement une évolution des réactions sociales à la souffrance, au malheur et à l’injustice (p26). On comprend mal comment une mutation politique de cette ampleur a pu se produire en si peu de temps. L’interprétation la plus courante consiste à lier cette passivité collective insolite à l’absence de perspectives (économique, sociale et politique) alternatives (p26). Mais cette absence d’alternatives mobilisatrice est-elle la cause de cette inertie sociétale et politique ou en est-elle la conséquence ? La mobilisation trouve sa source principale d’énergie dans la colère contre la souffrance et l’injustice jugées intolérables (p26). L’action collective serait davantage réaction qu’action, réaction contre l’intolérable plutôt qu’action tendue vers le bonheur (p27). Le problème du développement de la tolérance à l’injustice (p27). Ces dernières années ont été en outre caractérisées, dans l’univers du travail, par la mise en œuvre de nouvelles méthodes de gestion et de direction des entreprises, qui se traduit par la mise en cause progressive du droit du travail et des acquis sociaux (p28). La dénonciation reste absolument sans conséquence politique, parce que sans mobilisation collective concomitante (p28).
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II. Le travail entre souffrance et plaisir

Les rapports entre souffrance et emploi. Les rapports entre souffrance et travail. La banalisation du mal repose précisément sur un processus de renforcement réciproque des uns et des autres (p29). On cherche à nous faire croire, ou l'on a tendance à croire spontanément, que la souffrance dans le travail a été atténuée, voire complètement effacée, par la mécanisation et la robotisation mais il n'en est rien (p29). Les investigations cliniques et les enquêtes auxquelles nous avons procédé ces dernières années, tant en France qu'à l'étranger, révèlent derrière les vitrines du progrès un monde de souffrance qui laisse parfois incrédule. Quand on dispose d'informations, c'est individuellement, par sa propre expérience du travail, ou indirectement par un proche qui souffre et qui passe aux aveux (p31). Du monde du travail, on n'entend plus que des échos assourdis dans la presse ou l'espace public, ce qui conduit à croire que les informations dont on dispose parfois sur la souffrance au travail ont un caractère exceptionnel, extraordinaire et, de ce fait, n'ont pas de signification ni de valeur heuristique au regard de la situation générale de ceux qui travaillent dans l'Europe d'aujourd'hui (p32).

1. La crainte de l'incompétence

Qu'entend-on par "réel du travail"? Le réel est défini comme ce qui résiste aux connaissances, aux savoirs, aux savoir-faire et d'une façon plus générale à la maîtrise (p32). Le terme "sujet" reviendra souvent dans ce livre. Chaque fois que ce terme apparaîtra, ce sera pour parler de celui ou celle qui éprouve affectivement la situation dont il est question. Affectivement, c'est-à-dire sur le mode d'une émotion ou d'un sentiment, qui n'est pas seulement un contenu de pensée mais surtout et avant tout un état du corps (p32). L'affectivité est au fondement de la subjectivité. La subjectivité est donnée, elle advient, elle n'est pas une création. L'essentiel de la subjectivité est de l'ordre de l'invisible (p33) Nier ou mépriser la subjectivité et l'affectivité, ce n'est rien de moins que nier ou mépriser en l'homme ce qui est son humanité, c'est nier la vie elle-même – Henry, 1965 (p33). Dans les situations de travail ordinaires, il est fréquent que se produisent des incidents et des accidents dont on ne comprend jamais l'origine, qui bouleversent et déstabilisent les travailleurs les plus expérimentés (p35). Et cette source de perplexité est aussi une cause d'angoisse et de souffrance qui prend la forme d'une crainte d'être incompétent (p36).

2. La crainte à mal travailler

Une autre cause fréquente de souffrance dans le travail surgit dans des circonstances, à certains égards, inverses de celles qui viennent d'être évoquées. La compétence et le savoir-faire sont hors de cause. Mais, alors même que celui qui travaille sait ce qu'il doit faire, il ne peut pas le faire, pare qu'il est empêché par les contraintes sociales (p36). Être contraint de mal faire son travail, de le bâcler, ou de tricher est une source majeure et extrêmement fréquente de souffrance dans le travail, que l'on trouve aussi bien dans l'industrie que dans les services ou dans les administrations (p37).

3. Sans espoir de reconnaissance

Il y a des tire-au-flanc et des gens malhonnêtes mais, dans leur majorité, ceux qui travaillent s'efforcent de le faire au mieux et donnent pour cela beaucoup d'énergie, de passion et d'investissement personnel. Il est juste que cette contribution soit reconnue (p40). La reconnaissance n'est pas une revendication marginale de ceux qui travaillent. Bien au contraire, elle apparaît comme décisive dans la dynamique de la mobilisation subjective de l'intelligence et de la personnalité dans le travail (p40). Reprendre ici l'analyse de la "psychodynamique de la reconnaissance" n'est pas indispensable. Il suffit d'en connaître l'existence pour saisir le rôle majeur qu'elle joue dans le destin de la souffrance au travail et la possibilité de transformer la souffrance en plaisir (p41). Lorsque la qualité de mon travail est reconnue, ce sont aussi mes efforts, mes angoisses, mes doutes, mes déceptions, mes découragements qui prennent sens (p41). La reconnaissance du travail peut rapatrier la souffrance dans le registre de la construction de son identité (p41). Le travail s'inscrit alors dans la dynamique de l'accomplissement de soi. L'identité constitue l'armature de la santé mentale (p41). Faute des bénéfices de la reconnaissance de son travail et de pouvoir accéder au sens de son rapport vécu au travail, le sujet est renvoyé à sa souffrance et à elle seule (p41). De ce fait, il n'y a pas de neutralité du travail vis-à-vis de la santé mentale. Or cette dimension "pathique" du travail est massivement sous-estimée dans les analyses sociologiques et politiques (p41).

4. Souffrance et défense

La normalité est interprétée comme le résultat d'un compromis entre la souffrance et la lutte (individuelle et collective) contre la souffrance dans le travail. La normalité n'implique donc pas l'absence de souffrance, bien au contraire (p43). Des stratégies défensives très contrastées ont été mises au jour par les recherches en psychodynamique du travail de ces vingt dernières années (p44). Nécessaires à la protection de la santé mentale contre les effets délétères de la souffrance, les stratégies défensives peuvent aussi fonctionner comme un piège qui désensibilise contre ce qui fait souffrir (p44). La souffrance au travail et la lutte contre la souffrance ont-elles une incidence sur les postures morales singulières et, au-delà, sur les conduites collectives dans le champ politique? Cette question n'a pas été à ce jour envisagée parce que les spécialistes de la théorie sociologique et philosophique de l'action sont généralement réticents à faire une place, dans leurs analyses, à la souffrance subjective (p44).

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III. La souffrance déniée

Beaucoup d'analystes considèrent que l'atonie (le manque de vitalité) des réactions face à la montée du malheur social est due à la faiblesse croissante des organisations syndicales. Bien entendu, cette analyse est juste. Mais elle est incomplète. La faiblesse des syndicats est-elle, là encore, cause ou conséquence? (p45)

1. Le déni des organisations politiques et syndicales

Le thème de la souffrance au travail, et généralement des rapports entre subjectivité et travail, a été négligé par les organisations syndicales bien avant que n'éclate la crise de l'emploi (p46). Au-delà de la santé du corps, les préoccupations relatives à la santé mentale, à la souffrance psychique au travail, à la crainte de l'aliénation, à la crise du sens du travail, non seulement n'ont été ni analysées, ni comprises, mais elles ont été souvent rejetées et disqualifiées. Dans les années 70, aussi bien les organisations syndicales majoritaires que les organisations gauchistes ont refusé de prendre en considération les questions relatives à la subjectivité dans le travail (p47). Les raisons de cette réticence? Toute approche des problèmes psychologiques par les psychologues, les médecins, les psychiatres et les psychanalystes était entachée d'un péché capital: celui de privilégier la subjectivité individuelle, d'être censée conduire à des pratiques individualisantes et de nuire à l'action collective (p47). L'organisation de la tolérance à la souffrance psychique, au malheur, est donc, pour une part, le résultat de la politique des organisations syndicales et gauchistes, ainsi que des partis de gauche. Là est le paradoxe. Ce faisant, les thèmes de préoccupation avancés par les dites organisations ne correspondaient plus au vécu des personnes au travail, et cela dès le début des années 70. De sorte qu'une dizaine d'années plus tard, en plein développement du chômage, les salariés ne se reconnaissaient déjà plus dans les thèmes de mobilisation avancés par leurs organisations (p49). Cette faiblesse était donc présente à l'état latent avant la crise de l'emploi et le tournant socialiste en faveur du libéralisme économique. La faiblesse syndicale ne serait pas la cause de la tolérance à l'injustice qu'on connaît aujourd'hui, mais la conséquence d'une méconnaissance et d'une absence d'analyse de la souffrance subjective par les organisations syndicales elles-mêmes, dès avant la crise de l'emploi (p50).

2. Honte et inhibition de l'action collective

L'erreur d'analyse des organisations politico-syndicales sur l'évolution des mentalités et des préoccupations émergentes vis-à-vis de la souffrance dans le travail a laissé le champ libre aux innovations managériales et économiques (p51). Ceux-là mêmes qui généraient le malheur social, la souffrance et l'injustice, étaient dans le même temps les seuls à se préoccuper de forger de nouvelles utopies sociales. Ces nouvelles utopies, inspirées par les Etats-Unis et le Japon, soutenaient que la promesse du bonheur n'était plus dans la culture, dans l'école, ou dans la politique, mais dans l'avenir des entreprises (p51). Désormais, en deçà de son objectif principal – le profit – ce qui caractérise une entreprise ce n'est plus sa production, et ce n'est plus le travail. Ce qui la caractérise c'est son organisation, sa gestion, son management (p52). Le travail ne devient pas une denrée rare. Pendant que l'on "dégraisse les effectifs", ceux qui continuent de travailler le font de plus en plus intensément, et la durée de leur travail ne cesse de s'accroître (p53). Une part importante du travail, d'autre part, est "délocalisée" (…) Le travail ne diminue pas, il augmente au contraire, mais il change de site géographique par le biais de la division internationale du travail et des risques (p53). Le travail n'est pas entièrement intelligible, formalisable et automatisable (p53). Le travail demeure le seul médiateur de l'accomplissement de soi dans le champ social et on voit actuellement aucun candidat pour lui être substitué – Rebérioux, 1993 (p54). Quant à ceux qui souffrent de l'intensification du travail, de l'augmentation de la charge de travail et de la pénibilité, ou encore de la dégradation progressive des relations de travail, ils éprouvent beaucoup de difficultés à réagir collectivement (p54). Ce sont surtout la lutte contre l'abandon des valeurs liées au service public et la dénonciation du chômage qui peuvent être mises en avant, mais le débat sur la souffrance au travail reste encore embryonnaire (p55). L'espace ouvert à la parole sur la souffrance au travail se réduit tellement que des drames se produisent depuis ces dernières années qu'on n'avait jamais vus auparavant: tentatives de suicide ou suicides réussis, sur le lieu de travail, qui témoignent probablement de l'impasse psychique générée par l'absence d'interlocuteur pour écouter la parole de celui qui souffre de son travail et le mutisme généralisé (p55). Ainsi la honte de dire la souffrance au travail face à la souffrance de ceux qui risquent le licenciement conduit à laisser un suicide sans analyse, sans explication, sans discussion (p56). Silence et mutisme (état de celui qui est muet. Attitude de quelqu'un qui garde obstinément le silence) génèrent un secret et, enfin, une amnésie (une perte de mémoire) forcée (p57). Ainsi, à la première phase du processus de construction de la tolérance à la souffrance qu'a constituée le refus syndical de prendre en considération la subjectivité succède une deuxième phase: celle de la honte de rendre publique la souffrance engendrée par les nouvelles techniques de gestion du personnel (p57). En cas de désaveu ou de rejet, le sujet ne mémorise pas la perception de la souffrance d'autrui, il en perd la conscience (p58). L'intolérance affective à sa propre émotion réactionnelle conduit le sujet à s'isoler de la souffrance de l'autre par une attitude d'indifférence – donc de tolérance à ce qui provoque sa souffrance (p59). L'impossibilité d'exprimer et d'élaborer la souffrance au travail constitue un obstacle majeur à la reconnaissance de la souffrance de ceux qui chôment (p59).

3. Emergence de la peur et soumission

Dans la troisième étape du processus s'effectue un nouveau clivage, non plus entre souffrance et indignation, mais entre deux populations: ceux qui travaillent et ceux qui sont victimes du chômage et de l'injustice (p59). Le candidat retenu pour un emploi est un élu faisant partie d'une élite: travailler devient un privilège (p61). Après la déception vient l'impression macabre d'être vidé par la chaîne et par l'entreprise de sa substance vitale, de son élan, de son sang même (p62). Introduction d'un nouveau concept: celui de décalage entre "description gestionnaire du travail" et "description subjective du travail" (p64). La "description subjective" est une description du travail qui est reconstruite à partir du récit des opérateurs et des chefs d'Unité Elémentaire de Travail (UET). Les imprévus sont légion, l'organisation du travail est constamment sujette à des modifications et à des improvisations qui placent opérateurs et chefs d'unité dans des situations chaotiques, où il est impossible de prévoir ce qui va se passer (p64). La "description gestionnaire" du travail est donnée par les services des méthodes, par le service de la qualité et par le service des ressources humaines (p64). Pour l'heure, apparaît comme particulièrement préoccupant l'écart croissant entre ces deux descriptions (p65). L'apparition de la peur: tous ces travailleurs vivent constamment sous la menace du licenciement (p65). Il convient de préférer le terme "précarisation" à celui de précarité. Le premier effet de la précarisation, c'est l'intensification du travail et l'augmentation de la souffrance subjective. Le deuxième effet, c'est la neutralisation de la mobilisation collective contre la souffrance, contre la domination et l'aliénation. La troisième conséquence, c'est la stratégie défensive du silence, de la cécité et de la surdité. Chacun doit d'abord se préoccuper de "tenir". Le malheur d'autrui, non seulement "on n'y peut rien", mais sa perception même constitue une gêne ou une difficulté subjective supplémentaire, qui nuit aux efforts d'endurance. Le quatrième effet de la menace de licenciement et à la précarisation, c'est l'individualisme, le chacun pour soi (p66). Cette peur est permanente et génère des conduites d'obéissance, voire de soumission. Elle casse la réciprocité entre les travailleurs, elle coupe le sujet de la souffrance de l'autre qui souffre aussi, pour la même situation (p68). Par la peur, la souffrance subie par la domination au travail est différente de la souffrance des exclus, des chômeurs (p68).

4. De la soumission au mensonge

Comment expliquer le décalage entre description gestionnaire et description subjective du travail? (p69). Les cadres ont une certaine connaissance du sort fait à leurs subordonnés et de la souffrance de ces derniers (p69). Mais eux aussi ont à souffrir des nouvelles formes de management (p69). Comment se fait-il que les cadres, disposant d'une connaissance, ou au moins d'une intuition, de la situation réelle de travail, ne soient pas, eux aussi, saisis par le doute? (p70). Car, somme toute, tous les cadres semblent se référer sans réticence apparente à la description gestionnaire du travail, lorsqu'ils s'adressent à un tiers, en particulier aux chercheurs, aux visiteurs ou aux clients (p70). Si les cadres ne portaient pas l'organisation par leur optimisme et leur motivation, des complicités s'établiraient avec la base ouvrière et avec l'encadrement intermédiaire (les chefs d'UET), sur la reconnaissance de la souffrance… (p71). Comment font-ils pour admettre qu'on puisse continuer ainsi à "dégraisser" constamment les effectifs sans que cela altère la marche de l'entreprise, alors même qu'ils éprouvent chaque jour, non sans douleur, les difficultés de tenir les objectifs dans un contexte de manque chronique d'effectifs? (p71). Notre interprétation repose sur un diptyque:

a. Le maniement de la menace

Les cadres sont aussi sujets à la peur (p72). L'expérience de la résistance du réel à la maîtrise et à la compétence gestionnaire semble condamnée à rester strictement individualisée et secrète (p72). Ce premier appui du diptyque explique la dissimulation et le silence sur les difficultés, mais pas la confiance dans le système (p72). Une précision théorique doit ici être introduite dont l'importance nous semble capitale pour l'intelligibilité non seulement de ce chapitre, mais du livre tout entier. Elle porte sur une notion qui a toujours été tenue pour périphérique et qui, de notre point de vue, mérite d'être considérée comme un chaînon théorique essentiel: "le zèle au travail" (p73). Le zèle est central, sinon décisif, pour l'efficience du système. Pourquoi? (p73). Si tous les travailleurs d'une entreprise s'efforçaient d'exécuter strictement les consignes qui leur sont données par l'encadrement, aucune production ne sortirait (p74). Le procès de travail ne fonctionne que si les travailleurs font bénéficier l'organisation du travail de mobilisation de leurs intelligences individuellement et collectivement (p74). Il faut aussi admettre que, pour une bonne part, cette intelligence ne peut se déployer que dans une semi-clandestinité (p74). Ces caractéristiques de l'intelligence efficiente au travail (…) constituent ce que nous désignons communément par le "zèle" au travail. C'est sur la base de cette analyse qu'il faut adopter une position critique vis-à-vis du pouvoir de la discipline sur la qualité du travail (p75). La discipline, l'ordre, l'obéissance, et plus encore la soumission, conduiraient inévitablement à la paralysie des entreprises et des administrations. Ce qui fait leur force, c'est non pas la discipline seule mais son dépassement par le zèle (p75). Le zèle est donc un ingrédient nécessaire à l'efficacité d'une organisation du travail (p76). Quel est donc le ressort de ce zèle tellement indispensable? Jusqu'à ces dernières années, nous pensions que la mobilisation subjective de l'intelligence et de l'ingéniosité dans le travail reposait fondamentalement sur la liberté de la volonté des travailleurs (…) La peur pourrait être un second ressort possible. Sous l'emprise de la peur, la plupart de ceux qui travaillent se révèlent capables de déployer des trésors d'inventivité pour améliorer leur production (p76). L'escalade du management par la menace a des limites. Au-delà d'un certain niveau et d'une certaine durée, la peur paralyse (p77).

b. La perplexité des cadres

Face à ce qui devrait générer le doute, voire la défiance, il y a des évaluations officielles, venues de plus haut, sur l'état de l'organisation, sur les bénéfices de l'entreprise et sur le bilan général d'activité (p78). La thèse que nous sommes conduit à soutenir, c'est que l'information à destination des salariés (cadres comme ouvriers) est falsifiée (p78). La production de cette information falsifiée relève d'une stratégie spécifique, que nous caractérisons par le terme de "stratégie de la distorsion communicationnelle." (p78). Cette stratégie complexe implique six éléments (constituant un système), dont chacun est indispensable au succès de ladite stratégie (p79).

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IV. Le mensonge institué

Rappelons que le réel est ici entendu comme ce qui dans l'expérience du travail, se fait connaître au sujet par la résistance à la maîtrise, au savoir-faire, à la compétence, à la connaissance, voire à la science (p81).

1. La stratégie de la distorsion communicationnelle

Gérer rationnellement l'ajustement de l'organisation du travail passe donc par la construction de compromis après délibération entre les opinions et les avis des différents groupes et collectifs de travail impliqués dans l'organisation, les méthodes, la surveillance et l'exécution des tâches (p82). "Espace de discussion" est ici pris dans le sens conceptuel d'espace qui préfigure et contribue à alimenter ou à engendrer "l'espace public" (…) Travailler, c'est non seulement accomplir des activités de production, c'est aussi "vivre ensemble" (p83). Aussi le mensonge ne constitue-t-il qu'une des formes de trouble, cependant que d'autres composantes involontaires, inintentionnelles ou inconscientes, apportent aussi leur lot de déformations à la discussion (p84). Dans ce chapitre, nous cherchons à caractériser une forme particulière de distorsion que nous désignerons du nom de "stratégie de la distorsion communicationnelle", pour souligner qu'elle est non seulement intentionnelle, mais stratégique (p84). Le déni du réel du travail constitue la base de la distorsion communicationnelle (…) Le déni du réel conduit immanquablement à interpréter les échecs du travail ordinaire comme l'expression d'une incompétence, d'un manque de sérieux, d'une insouciance, d'un manque de formation, d'une malveillance, d'une défaillance ou d'une erreur, relevant de l'homme (p85). Le déni ne se limite pas à la méconnaissance du réel (…) Nous avons déjà vu que, dans la conjoncture actuelle, le "management à la menace" étayé sur la précarisation de l'emploi, favorise le silence, le secret et le chacun pour soi (p86). De façon paradoxale, les travailleurs eux-mêmes deviennent complices du déni du réel du travail et de la progression de la doctrine péjorative du facteur humain, par leur silence, la rétention d'informations, et la concurrence effrénée à laquelle ils se voient contraints les uns par rapport aux autres (p86).

2. Le mensonge proprement dit

Le mensonge consiste à décrire la production (fabrication ou service) à partir des résultats et no à partir des activités dont ils sont issus. La seconde caractéristique consiste à construire une description qui ne s'appuie que sur les résultats positifs et les succès et ment, par omission donc, en ne mentionnant pas ce qui relève du défaut ou de l'échec (p87).

3. De la publicité à la communication interne

Le discours officiel sur le travail et son organisation est donc, avant tout, construit pour servir une propagande visant l'extérieur de l'entreprise (p87). Mais il est en fait aussi construit, actuellement, pour servir des objectifs "à l'interne" (p88). L'euphémisation du réel du travail et de la souffrance de ceux qui produisent n'a rien de nouveau en soi. Le mensonge commercial est lui aussi fort ancien. Ce qui ne l'est pas, c'est l'orientation des pratiques discursives de "valorisation" à destination des acteurs de l'organisation, à l'intérieur même de l'entreprise (p88). Les différentes structures de l'entreprise établissent progressivement, entre elles, des relations de type commercial. Chacune doit donc "se vendre" (p89). Or chacune de ces œuvres de valorisation emprunte peu ou prou aux mêmes artifices que le mensonge commercial (p89).

4. L'effacement des traces

Ici il ne s'agit plus seulement de silence et de dissimulation. Il faut faire disparaître les documents compromettants, faire taire les témoins ou s'en débarrasser par la mise en placard, par la mutation ou par le licenciement (p90). Il faut aussi, semble-t-il, effacer la mémoire des usages du passé qui pourraient servir de point d'appui à la comparaison critique avec la période actuelle (p90). L'effacement des traces a une importance capitale. Il est destiné à retirer ce qui pourrait servir de preuves, en cas de procédures ou de plaintes. C'est-à-dire que l'effacement des traces vise à la fois ceux qui, à l'intérieur de l'entreprise, pourraient être tentés de s'opposer, et ceux qui, à l'extérieur, auraient besoin de preuves pour accuser ou faire condamner (notamment les juges) ou même seulement pour informer (les journalistes) (p91). Ce que redoutent les entreprises, ce sont les procès en justice qui pourraient déboucher sur des débats publics. Mais si les traces ont été préalablement effacées, les preuves nécessaires à l'instruction du dossier et à l'inculpation manquent, et l'affaire se termine par un non-lieu. Ce qui permet de maintenir le silence et la stabilité du mensonge (p92).

5. Les médias de la communication interne

Des médias spécifiques sont utilisés pour soutenir les pratiques discursives mensongères de chacun (p92) La justification des documents lapidaires, simplificateurs, voire simplistes ou tapageurs, repose sur le même argument, constamment convoqué dans toutes les organisations: les gens n'ont pas le temps de lire ni de se documenter; il faut donc aller au plus court (p92). Cet argument est presque souvent toujours associé à un second: les destinataires de ces documents ne sont pas compétents dans les domaines spécifiques où l'on tente de "communiquer" le message de valorisation. Il faut donc qu'il soit simplifié (p93). A côté de la déformation publicitaire dite de "valorisation", la falsification est aussi employée largement pour un autre usage. Il s'agit ici des moyens déployés à l'appui de ce que l'on appelle nouveaux modes de gestion, réformes managériales, réformes de structures, nouvelles méthodes de direction des ressources humaines, etc. (…) Faire passer un "changement de structure" (…) n'est pas chose facile (…) Des services spécialisés, de quelques membres en général, ont ainsi la charge de "formater", c'est-à-dire de remettre dans une forme "pragmatique", les connaissances scientifiques de référence (p94). Enfin, et c'est la dernière caractéristique de la formalisation médiatique interne, il y est fait très largement appel à la qualité de la mise en page, qui doit être attrayante et plaisante, et surtout à l'image (p95).

6. La rationalisation

Pourquoi toutes ces brochures, ces feuilles, ces bulletins, ces plaquettes, dont chacun sait, en fin de compte, dans l'entreprise, qu'ils sont mensongers? (p96). Nos enquêtes suggèrent que l'on prend connaissance de ces documents, au lieu de s'en débarrasser, pour trois raisons: 1. d'abord parce q'ils constituent une source d'information sur les résultats, les succès des autres ou sur ce que l'on s'efforce de faire passer pour des résultats 2. parce qu'on est ainsi informé, non de la vérité des choses dans l'entreprise, mais du mensonge 3. enfin, parce que ces documents enseignent à ceux qui les lisent, notamment aux cadres, comment il convient de parler en réunion de cadres ou de direction (…) En d'autres termes, ces documents indiquent les grandes lignes du conformisme par rapport à l'évolution de l'esprit maison (p97). La distorsion communicationnelle ne peut donc être tenue seulement pour une stratégie subie passivement par les lecteurs et les travailleurs de l'entreprise. Il suppose l'action volontaire et soutenue d'un nombre important de personnes et surtout une puissante coopération (p98). Commettre des actes qu'on réprouve ou adopter des attitudes iniques vis-à-vis de ses subordonnés, dont on feint d'ignorer la souffrance, ou de ses collègues avec lesquels, pour rester en poste ou pour progresser, on est contraint d'être déloyal, fait surgir une autre souffrance, bien différente de la peur: celle de perdre sa propre dignité et de trahir son idéal et ses valeurs (p99). C'est pour faire face à cette souffrance très spécifique qu'intervient le recours à la rationalisation du mensonge et des actes moralement répréhensibles (p99). La rationalisation, c'est la reprise de l'ensemble des éléments du mensonge, non pour en justifier chaque élément un par un, mais pour produire une justification globale de son principe, au nom d'une rationalité extérieure au mensonge lui-même (p100). En substance, il s'agit, par la rationalisation, de démontrer que le mensonge, même s'il est regrettable, est un mal nécessaire et inévitable (…) La rationalité invoquée ici est, bien sûr, la raison économique (p100).

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V. L'acceptation du "sale boulot"

Le problème que nous posons ici est celui de l'enrôlement des "braves gens", en grand nombre, voire en masse, dans l'accomplissement du mal et de l'injustice contre autrui (p101).

1. Les explications conventionnelles

a. L'explication par référence à la rationalité stratégique

Selon cette explication, la participation consciente du sujet à des actes injustes relèverait d'un calcul. Pour maintenir sa position (…), il faudrait accepter de "collaborer" (p101). Les ouvriers et l'encadrement consentent à travailler encore plus. Mais aussitôt après, on s'appuie sur cette nouvelle performance pour la transformer en norme et justifier un nouveau dégraissage d'effectif (p102). Au calcul de rationalité se substituent l'opportunité et le conformisme, qui ne sont pas des stratégies irrationnelles (p103). Pourquoi l'observateur extérieur, le tiers, convié à prendre connaissance de ces conduites de "collaboration" au mal, formule-t-il aussitôt un point de vue critique, voire un jugement de désapprobation? Parce que son sens moral fonctionne (p103). L'explication par référence au calcul stratégique est insuffisante dans la mesure où elle ne rend pas compte du destin du sens moral, qui constitue pourtant un obstacle de taille à la flexibilité des conduites humaines (p104).

b. L'explication par référence à la criminologie et à la psychopathologie

Cette explication présente l'avantage d'apporter une réponse à l'objection précédente. Les "collaborateurs" et les "leaders" des actions injustes seraient essentiellement des pervers et des paranoïaques (p104). La collaboration zélée, c'est-à-dire non seulement passive mais volontaire et active, est le fait d'une majorité de sujets qui ne sont ni pervers ni paranoïaques, c'est-à-dire qui ne présentent pas de troubles majeurs du sens moral, et qui possèdent, comme la majorité de la population, un sens moral efficient. Nous sommes ainsi conduit au problème le plus difficile: celui du destin du sens moral et de son abolition apparente dans la participation à l'injustice et au mal occasionnés consciemment à autrui (p105).

2. L'explication proposée: la valorisation du mal

a. Le mal dans les pratiques ordinaires de travail

Le mal, dans le cadre de cette étude, c'est la tolérance au mensonge, sa non-dénonciation et, au-delà, le concours à sa production et à sa diffusion (p106). Il s'agit d'abord des infractions de plus en plus fréquentes et cyniques au Code du travail (…) Le mal, c'est ensuite toutes les injustices délibérément commises et publiquement exhibées concernant les affectations discriminatoires et manipulatoires aux postes les plus pénibles ou les plus dangereux (…) Le mal, c'est encore la manipulation délibérée de la menace, du chantage et des insinuations contre les travailleurs, en vue de les déstabiliser psychologiquement, de les pousser à commettre des erreurs, pour servir ensuite des conséquences de ces actes comme prétexte à licenciement pour faute professionnelle (p106). Le mal, c'est encore de manipuler la menace à la précarité pour soumettre autrui (p107). Nous qualifions ici de "mal" toutes ces conduites lorsqu'elles sont: 1. érigées en système 2. publiques, banalisées (p107).

b. Enrôler les braves gens

Le problème posé est donc celui de l'enrôlement des braves gens dans le mal, comme système de gestion, comme principe organisationnel (p108). Distinction entre "complices" et "collaborateurs" (p108). Compte tenu des difficultés terminologiques inévitablement associées à l'utilisation de la notion de "mal", nous emploierons souvent, dans ce chapitre, un terme plus banal, plus proche du sens commun, moins conceptuel et plus proche du langage concret: nous parlerons du "sale boulot" (p108). Pour enrôler des cohortes entières de cadres, il faut au moins deux conditions : 1. des leaders du mensonge 2. un dispositif spécifique pour enrôler et mobiliser les braves gens dans la stratégie du mensonge. Ce deuxième point est évidemment le plus énigmatique et le plus décisif (p110). Il faut du courage pour faire le "sale boulot". Et c'est donc au courage des braves gens que l'on va faire appel pour les mobiliser. Pourtant, il y a ici un paradoxe: comment peut-on associer dans une même entité l'exercice du mal et le courage? Le courage, on le sait, est une vertu. (p111). Le retournement de la raison éthique ne peut être soutenu publiquement et emporter l'adhésion des tiers que parce qu'il est fait au titre du travail, de son efficacité et de sa qualité (p113).

3. Le ressort de la virilité

Il y a donc, ici, une sorte d'alchimie sociale grâce à laquelle le vice est transmuté en vertu (p113). Le principal ingrédient de cette réaction alchimique peut être identifié précisément: il porte le nom de "virilité" (p114). Dans le cas présent, faire le "sale boulot" dans l'entreprise est associé, par ceux qui sont aux postes de direction – les leaders du travail du mal -, à la virilité. Celui qui refuse ou ne parvient pas à commettre le mal est dénoncé comme un "pédé" (…) Et ne pas être reconnu comme un homme viril, c'est évidemment être une "lavette", c'est-à-dire déficient et sans courage, donc sans "la vertu", par excellence (p114). Le courage en effet, ici, ce n'est pas, bien sûr, d'apporter sa participation et sa solidarité au "sale boulot", mais bien de refuser haut et fort de le commettre (…) A l'inverse, dans le système de la virilité, se soustraire à l'exercice de ces pratiques iniques est une preuve de lâcheté (p115). La virilité, c'est tout autre chose que la dimension de l'intérêt économique, personnel ou égoïste, dont on croit si souvent qu'il est le motif de l'action malveillante (p115). Confrontation entre rationalité stratégique (acteurs sociaux), rationalité morale (sujets éthiques) et rationalité pathique (sujets psychologiques). Exclure la dimension de la souffrance subjective des analyses philosophiques et politiques n'est pas tenable théoriquement (p116). Dans le recours à la rationalité pathique (…), il s'agit d'analyser les conséquences d'un conflit de rationalités (p117). La question qui se pose, c'est comment la rationalité éthique peut perdre son pose de commandement, au point d'être non pas effacée mais inversée (p117). Pourquoi la philosophie morale ne s'est-elle pas attaquée au problème de la virilité? (…) A ne pas avoir voulu prendre en considération le problème de la souffrance psychique vécue, on n'a jamais saisi les rapports entre souffrance et virilité (p117). Bien que n'étant nulle part dans les traités de philosophie morale considérée comme une vertu, la virilité est constamment tenue pour une valeur (p118). La virilité, c'est le caractère qui confère à l'identité sexuelle mâle la capacité d'expression de la puissance (p119). La virilité, même dans sa dimensionࠈ�sycho-fantasmatique, a partie liée avec la peur et la lutte contre la peur. Nous verrons plus loin que la peur est effectivement au centre du retournement de la raison pratique, et que, à tout bien considérer, la virilité, à l'épreuve des faits, est tout sauf une vertu et qu'elle ne se situe nullement dans le prolongement de la pulsion chez l'individu de sexe mâle, mais qu'elle est au contraire une défense (p119). La distinction entre l'identité sexuelle (la sexualité au sens freudien du terme, construction et traduction de gestes et de mots.) et le genre (construction sociale des conduites spécifiquement identifiées comme caractéristiques du genre mâle ou du genre femelle.) (p119-120). L'envie de fuir est considérée comme nécessairement motivée par la peur, et signe donc le manque fondamental et indubitable d'une vertu, le courage. Ce point est décisif: la fuite, c'est la peur (…) Or je peux parfaitement fuir une situation que je trouve odieuse et insupportable sans éprouver la moindre peur (…) Mais l'équation fuite-peur-lâcheté = manque de virilité est tellement inscrite dans notre culture, qu'hommes et femmes, en majorité, associent identité sexuelle masculine, pouvoir de séduction et capacité de se servir de la force, de l'agressivité, de la violence ou de la dominance. C'est pour cette raison que ces dernières peuvent passer pour des valeurs (p121).

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VI. La rationalisation du mal

1. La stratégie collective de défense du "cynisme viril"

Ne pas perdre sa virilité, ce n'est pas la même chose qu'éprouver la fierté et l'orgueil de posséder, conquérir ou accroître sa virilité (p123). L'investigation auprès des "collaborateurs" suggère que, dans la configuration sociale et psychologique que nous avons envisagée, les braves gens ne se sentent pas tous très fiers de leur conduite. Au contraire, cela peut même aller jusqu'à la souffrance morale d'avoir à apporter son concours à des actes qu'on réprouve. Echapper de cette façon à la menace de castration symbolique n'abolit pas automatiquement le sens moral (p124). La stratégie collective de défense consiste à opposer à la souffrance d'avoir à faire les "basses besognes" un déni collectif (…) Mais comme le déni seul ne suffit pas toujours, ils en rajoutent en introduisant la provocation (…) La provocation ne s'arrête pas toujours aux chiffres et aux mots (p125). La virilité fait donc l'objet d'épreuves à répétition qui jouent un rôle majeur dans le zèle des travailleurs du "sale boulot" (p126). Nous sommes ainsi rendus à proximité de la transformation de la "stratégie collective de défense du cynisme viril" en "idéologie défensive du réalisme économique" (p127).

2. L'idéologie défensive du réalisme économique

L'idéologie du réalisme économique consiste (…) à faire passer le cynisme pour de la force de caractère, de la détermination et pour un haut degré de sens des responsabilités collectives, de sens du service rendu à l'entreprise ou au service public, voire de sens civique et de sens de l'intérêt national (p128). Ces qualités vantées collectivement sont bientôt associées à la formation d'une idée d'appartenance à une élite (…) Les autres, certes, sont des victimes. Mais c'est inévitable. Pour boucler le dispositif de l'idéologie défensive, certains vont jusqu'à prétendre que le "sale boulot" n'est pas fait à l'aveuglette, mais bien sûr, de façon rationnelle et scientifique (…) C'est dire que se dessine peu à peu, pour parachever l'idéologie défensive, la référence à la sélection. A condition de procéder à une sélection sérieuse, rigoureuse, voire scientifique, le "sale boulot" deviendrait propre et légitime (p128). Comme on le voit dans de nombreuses autres situations de travail, on se "saoule", on obscurcit sa conscience et on la remplace par la fatigue (p129). La boucle est bouclée, lorsque la stratégie collective de défense rejoint le processus de rationalisation pour alimenter et s'en nourrir. On est alors dans l'idéologie défensive, et la violence se profile à l'horizon (p130).

3. Le comportement des victimes au service de la rationalisation

Ceux qui subissent en effet ces rapports de domination, ainsi que le mépris, l'injustice et la peur, adoptent parfois des comportements de soumission, voire de servilité, qui "justifient", à leur tour, le mépris des leaders et des "collaborateurs". Mais le "sale boulot" a aussi bien d'autres conséquences: les licenciements massifs conduisent essentiellement à précariser l'emploi mais pas toujours à le supprimer. On n'embauche plus, mais on a recours à des entreprises sous-traitantes qui emploient des intérimaires, des travailleurs étrangers (…) On assiste ici et là à des pratiques qui évoquent la traite des esclaves (p131). Ces travailleurs, que rencontre le personnel statutaire de l'entreprise chargé de la surveillance des travaux et du contrôle, provoquent à leur tour la méfiance, le dégoût, voire la condamnation morale (p132). L'injustice veut que, à la fin, la réalité sociale qu'elle engendre vienne confirmer l'idéologie défensive du réalisme économique (p132). On voit que, en fin de compte, la rationalisation du mensonge (dernière étape de la stratégie de la distorsion communicationnelle), obtenue par l'idéologie défensive, est indispensable à l'efficacité sociale du mensonge sur le "sale boulot" et le travail du mal (p133).

4. La science et l'économie dans la rationalisation

Cette "vérité", qui place définitivement la logique économique au principe de toute chose dans les affaires humaines, suggère aujourd'hui que le salut, ou la survie, est dans l'enthousiasme avec lequel chacun apporte son concours à la lutte concurrentielle. Le chois ne serait pas entre obéissance et désobéissance mais entre réalisme et illusion (p134). La science remplacerait l'argumentation morale et la gestion ne serait plus qu'application, hors du champ éthique, de la science (p134). La croyance dans la science, qu'on cherche à faire passer pour de l'érudition, fonctionne en fait ici comme imaginaire social et disqualifie la réflexion morale et politique (p135). Notre analyse conduit à la position inverse: ce n'est pas la rationalité économique qui est cause du travail du mal, mais l'enrôlement progressif de la majorité dans le travail du mal qui recrute l'argument économiciste comme moyen de rationalisation et de justification, après coup, de la soumission et de la collaboration au sale boulot. Il convient donc ici de distinguer deux termes, à vocations antinomiques: rationalité et rationalisation (p135).

5. "Sale boulot", banalité du mal et effacement des traces

Commettre l’injustice au quotidien contre les sous-traitants, menacer ceux qui travaillent de licenciement, assurer la gestion de la peur comme ingrédient de l’autorité, du pouvoir et de la fonction stratégique, apparaissent comme une banalité pour les jeunes embauchés qui ont été sélectionnés par l’entreprise (p136). Le recrutement de jeunes diplômés (…), l’absence de transmission de mémoire collective à cause du licenciement des anciens, et l’effacement des traces (…), forment un dispositif efficace pour éviter la discussion sur les pratiques managériales dans l’espace public (p136).

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VII. Ambiguïtés des stratégies de défense

1. L’aliénation

Si les rapports sociaux de travail sont d’abord des rapports de domination, le travail, cependant, peut permettre une subversion de cette domination par le truchement de la psychodynamique de la reconnaissance (p139). Il faut, par principe, dissocier domination et aliénation (p140). Le travail peut générer le malheur, l’aliénation et la maladie mentale, mais il peut aussi être médiateur de l’accomplissement de soi, de la sublimation et de la santé (p140). Le problème du mal, analysé dans le cadre de cet essai, reprend le problème initial de l’aliénation. Les dégâts affectifs et cognitifs engendrés par le travail répétitif sous contrainte de temps, je les avais repérés depuis longtemps : la fermeture de tout accès, dans le registre psychique, à la sublimation l’émergence de la compulsivité et de la violence (p140). Le travail du mal serait-il aussi le travail du mâle ? Serait-ce la virilité dans le travail qui serait le verrou du travail du mal ? Telle est la conclusion à laquelle conduit pourtant l’analyse psychodynamique des situations de travail (p141). En substance, le régime nazi réussit comme tous les régimes totalitaires à faire passer, aux yeux d’une partie de la population, le mal pour le bien ou au moins à le « blanchir », à ce point qu’on en arrivera à identifier des formes de massacres où la cruauté, la violence, la destructivité, furent non seulement banalisées, mais purent même être comprises, à la limite, comme relevant de la sublimation (p142). Outre les relations entre violence et sublimation, il faut examiner le rapport entre culpabilité, peur et virilité (p143). Le dimension de la contrainte obligatoire, d’une part, la dimension utilitariste, d’autre part, sont-elles inséparables de la « justification » de la violence, de l’injustice ou de la souffrance infligées à autrui. La justification de l’exercice de la violence libère le sujet de sa culpabilité ou de sa honte, mais pas de sa peur (…) La virilité vient alors soutenir la lutte contre les manifestations de la peur (p144). Le courage sans virilité peut se déployer dans le silence et la discrétion et s’évaluer dans le for intérieur. Il peut se passer de la reconnaissance par autrui. La virilité, en revanche, est une conduite dont la valeur est fondamentalement captive de la validation par autrui (…) Le courage viril a besoin d’un théâtre public et d’une mise en scène (p144). La virilité, enfin, ne se montre pas que dans des conduites ou des comportements. Elle est aussi, plus fondamentalement encore, exemplarisée dans l’ordre du discours. Le discours viril est un discours de maîtrise, appuyé sur la connaissance, la démonstration, le raisonnement logique, supposé ne laisser aucun reste (p145).

2. Virilité versus travail

Ce sont le travail et les rapports sociaux qui sous-tendent qui pervertissent le courage, en favorisant le recours complémentaire à la virilité (p147). Compte tenu de la place capitale qu’occupe la virilité dans la distorsion sociale qui fait passer le mal pour le bien, il faut admettre que, lorsque existe une contrainte ou une injonction à surmonter la peur, les processus psychiques individuels et collectifs font davantage appel à la virilité défensive qu’au courage moral (p147). L’origine du mal ne semble pas se situer dans la violence en elle-même, mais en amont dans les stratégies collectives de défense mobilisées pour lutter contre la peur dans un contexte de rapports sociaux de domination où il n’est pas possible de déclarer forfait (p148).

3. Retour sur les stratégies collectives de défense

Si le vécu de souffrance reste fondamentalement singulier, les défenses quant à elles, peuvent faire l’objet d’une coopération. Les stratégies collectives de défense contribuent de façon décisive à la cohésion du collectif de travail, car travailler ce n’est pas seulement avoir une activité, c’est aussi vivre : vivre le rapport à la contrainte, vivre ensemble, affronter la résistance du réel, construire le sens du travail, de la situation et de la souffrance (p149). Se soustraire à la stratégie collective de défense, c’est encourir la honte, le mépris, l’exclusion de la communauté des hommes, parfois même l’impitoyable persécution, les coups bas, les chausse-trappes, les pièges tendus par les autres (p150).

4. Réversibilité des positions de bourreau et de victime

Dans les collectifs de travail, il est donc nécessaire à chacun d’apporter sa contribution en adoptant tantôt la position de la victime soumise à l’épreuve, tantôt la position de celui qui impose l’épreuve et la violence à autrui (p151). Celui qui ne parvient pas à franchir les épreuves présente deux caractéristiques : 1. d’abord, ce n’est pas un homme viril, et à ce titre il peut légitiment être pris par les autres pour cible du mépris sexiste 2. ensuite, par son attitude d’échec, par sa conduite timorée, par sa peur, il devient une source de réactivation de la peur des autres (p152). La virilité défensive débouche sur le mépris du faible, et aussi, souvent, sur la haine du faible, parce qu’il dérange un équilibre fragile (p152).

5. Retour sur le mal

Le problème central du mal, c’est celui de la mobilisation en masse du « peuple le plus civilisé » dans l’accomplissement du mal (p153). Il s’agit d’élucider le processus qui rend possible la mobilisation de masse dans le travail de la violence rationalisée (p154). Nous reviendrons plus loin sur ce qui permet de distinguer néolibéralisme et totalitarisme du point de vue de l’analyse clinique des processus en cause (p154).

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VIII. La banalisation du mal

1. Banalité et banalisation du mal

Dans son livre « Eichmann à Jérusalem », Hannah Arendt ne parle de la banalité du mal qu’à la toute fin du texte, puisque l’expression n’apparaît que dans la dernière phrase (Arendt, 1963). La banalité du mal renvoie ici essentiellement à la personnalité d’Eichmann, dont l’étrangeté même consiste dans sa platitude (p155). Que recouvre cette notion de banalité du mal, telle qu’elle semble se dégager de l’esprit du texte d’Arendt ? (…) C’est sans doute cette position intermédiaire qu’occupe Eichmann – entre le leader passionné ou paranoïaque et l’esclave aliéné – qui fait de lui un sujet terriblement « banal » (p156). Le problème que je veux soulever est précisément celui du consentement, de la participation, de la collaboration de millions de personnes, au système (p156). En raison même de cette question, j’ai tendance à penser que, avant le problème de la banalité du mal, on doit poser celui de la banalisation du mal, c’est-à-dire du processus grâce auquel un comportement exceptionnel, habituellement entravé par l’action et le comportement de la majorité, peut être érigé en norme de conduite, voire en valeur (p157). Mon problème est de comprendre une conduite de masse qui se moque des singularités et des personnalités individuelles (…) Ma thèse est que le dénominateur commun à toutes ces personnes, c’est le travail (p158).

2. Le cas Eichmann

Le problème posé par Arendt n’est pas un problème psychologique mais un problème de justice et de droit, d’abord, un problème éthique, ensuite (p158). La discussion de la personnalité d’Eichmann, on va le voir, révèle un fonctionnement psychique assez particulier qui, s’il est frappé de banalité, n’est pas fréquent pour autant. Cette discussion, cependant, peut révéler certains éléments intéressants pour interpréter la mobilisation, en masse, de personnalités différents de celles d’Eichmann en faveur du nazisme. Hannah Arendt caractérise, en fin de compte, la personnalité d’Eichmann par « l’absence d’imagination », le manque fondamental de pensée, ou de « faculté de penser » (…) Cette déficience de la capacité de penser est associée à quelques autres caractéristiques : 1. la tendance à mentir à autrui, comme à soi-même, pour embellir sa situation, pour dorer son blason. Eichmann ment « pour faire impression » seulement, pour se rendre « important » (p159) 2. La tendance à l’obéissance, à la discipline, à la rigueur dans l’exercice de ses fonctions. Il n’est pas dans un rapport de soumission (…) 3. La tendance à se rassurer, à se satisfaire, à se réjouir même de certaines formules qui lui plaisent (…) 4. La tendance à céder à des mouvements de déception, suivis de découragement et d’apathie (p160). C’est comme si l’ordre contradictoire ou le changement d’orientation décrété par ses supérieurs avait un effet désorganisateur sur sa vision du monde (…) 5. La tendance à l’entêtement, à l’obstination, qui cependant ne vont pas jusqu’à l’opiniâtreté, le goût de l’effort, l’acharnement ou la passion (…) Cette tendance se concrétise essentiellement sous la forme du zèle dans les missions dont il a la charge 6. La tendance à la dépendance vis-à-vis des directives de l’encadrement, de la protection conférée par les papiers signés (p161) 7. L’absence d’esprit critique (…) Il n’argumente pas (…) Il en reste au mécontentement (…) Il ne s’oppose jamais vraiment. Comment comprendre la cohérence, si elle existe, qui organise les différents traits de la personnalité d’Eichmann ? Sur la base de mon expérience clinique, je suggérerais deux voies d’analyse. La première relève de la psychanalyse, la seconde de la psychodynamique du travail (p162).

3. L’analyse des conduites d’Eichmann du point de vue psychopathologique

Je proposerai, pour rendre compte de cette configuration, le terme de « rétrécissement de la conscience intersubjective ». Cette organisation psychique consiste à établir une frontière nette entre deux parties du monde : 1. le monde intersubjectif – le monde proximal –, immédiatement adjacent, proche et concentrique 2. et le monde au-delà – le monde distal –, celui des autres humains, auquel il n’est instrumentalement lié par aucun rapport concret repérable ou identifiable (p162). Dans le premier monde, Eichmann est sensible à autrui (…) Il réfléchit. Il n’est donc pas dépourvu de sens moral. En revanche, dans le monde distal, tout est indifférencié (…) Y règne seule, pour lui, la rationalité instrumentale (p164). Vis-à-vis du monde distal, il n’y a aucun engagement, aucune responsabilité. Ce qui est vrai pour lui l’est aussi pour les autres (p164). De cette césure établie entre les deux mondes, on peut inférer que, fondamentalement, Eichmann ne dispose d’aucune conscience morale, d’aucune capacité de jugement (p164). Au fond, la caractéristique majeure constitutive de la banalité d’Eichmann, c’est son « manque de personnalité» vraie. En d’autres termes, Eichmann est un normopathe, et c’est cette normopathie que Hannah Arendt désigne par l’expression « banalité du mal. Mais selon notre analyse par référence à la psychologie clinique, les cas de normopathie, où l’on retrouve régulièrement cette configuration de la banalité du mal, sont, somme toute, peu fréquents, même s’ils ne sont pas exceptionnels (p165). Hannah Arendt : « C’est cette absence de pensée – tellement courante dans la vie de tous les jours où l’on a à peine le temps et pas davantage l’envie de s’arrêter pour réfléchir – qui éveilla mon intérêt ». Or cette perspective ouverte par Hannah Arendt trouve a posteriori un écho puissant dans la question qui est à l’origine du présent essai, à savoir : d’un côté l’indifférence et la tolérance croissante, dans la société néolibérale, au malheur et à la souffrance d’une partie de notre population ; de l’autre côté, la reprise par la grande majorité de nos concitoyens des stéréotypes sur la guerre économique et la guerre des entreprises, incitant à attribuer le mal à la « causalité du destin » ; enfin, l’absence d’indignation et de réaction collective face à l’injustice d’une société dont la richesse ne cesse de s’accroître cependant que la paupérisation gagne simultanément une part croissante de la population (p168). On retrouve ici, au niveau des membres d’une société toute entière, les trois caractéristiques de la normopathie : 1. indifférence à l’égard du monde distal et collaboration au « mal par omission aussi bien que par action » 2. suspension de la faculté de penser et remplacement par le recours aux stéréotypes économiques dominants proposés de l’extérieur 3. abolition de la faculté de juger et de la volonté d’agir collectivement contre l’injustice. Et pourtant, assurément, toute la population qui consent au mal et à l’injustice, voire y collabore, ne peut être tenue pour une population de « normopathes » (p168).

4. L’analyse des conduites d’Eichmann du point de vue de la psychodynamique du travail

Le comportement normopathique peut être le fait d’une stratégie défensive et non de l’organisation structurale de la personnalité (…) La peur est ici centrale et décisive. Peur de perdre sa place, peur de perdre son statut (p169). Le comportement normopathique ne fonctionne que vis-à-vis de la peur des risques de précarisation venue de l’extérieur. Cette défense est localisée, limitée et parfaitement compatible avec un deuxième fonctionnement à l’intérieur de la même personne (clivage de moi). Pour reprendre les termes arendtiens, la « faculté de penser » n’est suspendue que dans un secteur précis du rapport au monde et à autrui. En revanche, la faculté de penser continue de s’exercer convenablement sur tout le reste de la vie (p170). Ainsi, la « banalité du mal » (…) passe-t-elle du statut d’exception au statut de généralité ordinaire (…) avec les comportements normopathiques défensifs « en secteur » (p171). Mais entre les deux statuts de cette banalité, il faut intercaler un processus spécifique, sans lequel la banalité du mal reste une rareté. Ce processus est celui de la « banalisation » (p171). La banalisation du mal n’est pas initiée par les motions psychologiques. Elle est initiée par la manipulation politique de la menace de précarisation et d’exclusion sociale (…) Mais quel rapport cela peut-il avoir avec le travail ? Ceci : que la division sociale du travail favorise incontestablement ce rétrécissement concentrique de la conscience, de la responsabilité et de l’implication morale. On ne maîtrise pas ce que les autres font, et l’on en dépend (p171). Cet état de chose peut être vécu par les travailleurs comme une cause légitime de méfiance. Pou d’autres travailleurs, au contraire, cet état de chose est utilisé comme un alibi (p172).

5. La stratégie défensive individuelle des « œillères volontaires »

Cette stratégie de défense est fréquemment et facilement utilisée. Elle consiste en substance à se mettre des "œillères volontaires", c'est-à-dire à acheter l'innocence à bas prix (p172). Il s'agit ici d'un comportement qui ressortit à une "stratégie individuelle de défense" (p173). A supposer que le recours à la stratégie individuelle soit d'un accès aisé, pourquoi certains s'inscrivent-ils plutôt dans l'une (la stratégie individuelle) que dans l'autre (la stratégie collective du "cynisme viril")? A mon avis, le "choix" se fait en fonction de la distance entre le sujet et le théâtre où s'exercent directement la violence, l'injustice et le mal contre autrui (p173). Encore une fois, soulignons-le, le rapport au travail y joue un rôle central (p174). La stratégie collective de défense rend l'adhésion par conviction inutile (p174). Pour ceux, qui sont sur le théâtre des opérations du mal, le recours au rétrécissement de la conscience intersubjective est impossible. La défense par les œillères volontaires, ou normopathie en secteur, n'est pas utilisable, parce que les victimes du mal font trop directement irruption dans le champ de conscience et dans le monde proximal, ce qui empêche le déni individuel d'opérer convenablement (p174). Il en va différemment pour ceux qui ne sont pas directement impliqués sur le "théâtre des opérations" (…) Ils savent, bien entendu, ce qui se passe mais ils ne le savent que par la médiation de la parole d'autrui (…) Ici le recours à la stratégie des œillères volontaires est possible (p174). Le recours à la stratégie défensive du rétrécissement de la conscience subjective est, a fortiori, utilisable par ceux qui sont titulaires de leur poste et bénéficient d'un emploi stable: par exemple, chez les fonctionnaires, tant qu'il n'est pas question de privatisation. Enfin, le recours à la stratégie défensive individuelle du rétrécissement de la conscience intersubjective ("œillères volontaires") est utilisable par tous ceux qui ne savent l'injustice que par le truchement des médias ou de la parole d'autrui: ceux qui ne travaillent pas, les retraités qui n'ont pas connu les conditions de travail actuelles, les jeunes qui n'ont pas encore été confrontés au travail, les femmes au foyer, etc (p175). Ainsi est-on conduit à distinguer deux populations, en fonction de leur proximité du théâtre du mal et de l'injustice, d'une part; en fonction des stratégies défensives utilisées contre la peur, d'autre part (p176). Ces stratégies défensives ont certes une fonction première d'adaptation et de lutte contre la souffrance, mais elles sont aussi, par leur articulation et leur continuité, le médium essentiel de la banalisation du mal (…) Si, dans ces populations, certains sujets refusent de coopérer, refusent de recourir à ces stratégies défensives et protestent, ils se heurtent à la masse de ceux qui se défendent, et leur voix devient inaudible (p176).

6. Limites des stratégies défensives et crise psychopathologique

Il n'y a pas de lien de causalité entre souffrance et défense collective, pas d'automatisme. Il s'agit d'une construction. Cette construction est toujours frappée d'un certain degré de fragilité, de précarité. Notamment quand survient une nouvelle vague de "réformes de structure" (…) Il ne reste alors que le recours, en dernier ressort et en désespoir de cause, à la stratégie des œillères (…) C'est dans ces conjonctures qu'on assiste à des décompressions psychopathologiques. Celles-ci prennent deux formes principales. La première, c'est l'effondrement, le découragement, avec à l'horizon le spectre de la dépression, voire, comme cela s'observe actuellement de façon sporadique mais non exceptionnelle, le suicide (p177). La seconde consiste en un mouvement réactionnel de révolte désespérée, qui peut aller jusqu'à des actes de violence. Ces décompressions, les unes comme les autres, sont mal connues parce qu'elles sont rigoureusement cachées par les directions d'entreprise, et rares sont les "affaires" qui arrivent jusqu'à l'espace public (p178).

7. Banalisation du mal: l'articulation des étages du dispositif

Après la question de l'orientation du choix en faveur de telle ou telle stratégie défensive, vient la dernière question qu'il nous faut encore examiner: comment la plupart des sujet dotés d'un sens moral parviennent-ils à faire tenir le clivage de leur personnalité? (p178). Comment la généralisation et l'unification des clivages par la société sont-elles possibles? Comment peut-on parvenir à une normopathie défensive en secteur, monolithique, coordonnée, de masse? (p179). Pour répondre à cette question, il faut tenir compte du fait que le secteur clivé se caractérise par la suspension de la faculté de penser. On sait que le secteur à exclure de la pensée est le même pour tous: c'est celui de la peur du malheur socialement généré, désignée par le terme "précarisation" (p179). La faculté de penser est suspendue et, par compensation, occupée par le recours aux stéréotypes (p179). Si le mensonge n'était organisé de façon rigoureuse et cohérente, il n'y aurait aucune possibilité d'unifier les stratégies individuelles de défense, qui demeurent fondamentalement singulières, même après qu'elles ont subi le processus de banalisation (p180). Ainsi est-on conduit, du point de vue de la clinique, à la conclusion que la banalité du mal repose en fin de compte sur un dispositif à trois étages: 1. Le premier étage est constitué par les leaders de la doctrine néolibérale et de l'organisation concrète du travail du mal sur le théâtre des opérations. Le profil psychologique le plus typique est représenté par une organisation de la personnalité de type pervers ou paranoïaque (p181) 2. Le deuxième étage est constitué par les collaborateurs directs, à proximité ou sur le terrain même des opérations (…) C'est la défense ici qui est le ressort de l'engagement, et non le désir (stratégie collective de défense du cynisme viril) (p181). 3. Enfin, le troisième étage est constitué par la masse de ceux qui recourent à des stratégies de défense individuelles contre la peur. L'unification de ces stratégies, qui aboutit au consentement de masse à l'injustice, est assurée par l'utilisation commune des contenus stéréotypés de rationalisation qui sont mis à leur disposition par la stratégie de la distorsion communicationnelle (p182). Mais il faut aussi considérer l'impact de ceux qui n'adhèrent pas au système sur le processus lui-même. On peut distinguer ici deux catégories: 1. Ceux qui ignorent, authentiquement, la réalité à laquelle, pour une raison spécifique, ils n'ont aucun accès. Ceux qui consentent mais sans le savoir 2. La deuxième catégorie est représentée par les opposants, les résistants au système. On sait comment, dans les systèmes totalitaires, est traité le cas des opposants mais l'utilisation de la terreur et de l'assassinat est évidemment ce qui distingue le totalitarisme du système néolibéral (p182). Il semble que les opposants soient, dans le cas du néolibéralisme, essentiellement confrontés à l'inefficacité de leur protestation et de leur action (…) Leurs actions et leurs manifestations peuvent être efficientes, mais elles restent d'une faible portée tant qu'elles ne s'articulent pas à un projet politique alternatif structuré et crédible. Doit-on alors conclure que, lorsque le processus de banalisation du mal est engagé, il n'y aurait aucune alternative possible? Non point, comme on le verra plus loin! (…) A l'objectif de la lutte contre l'injustice et le mal, il faudrait substituer une lutte intermédiaire, qui n'est pas directement dirigée contre le mal et l'injustice, mais contre le processus même de la banalisation. Ce qui suppose, au préalable, une analyse précise de ce processus de banalisation (p183). L'énigme fondamentale, c'est la banalisation grâce à laquelle on peut former des troupes de collaborateurs et de personnes consentants, à partir d'une population de braves gens qui disposent, indubitablement, d'un sens moral (p183). L'intelligibilité et la rationalité des conduites subjectives conduisant à la banalisation du mal sont accessibles à partir de l'analyse de la souffrance – spécifiquement de la peur – qui engendre des processus défensifs redoutables (p184). Mais existe-t-il d'autres voies pour lutter contre la peur, qui aient des incidences moins redoutables sur l'organisation de la cité? (p184).

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IX. Requalifier la souffrance

1. La virilité contre le courage

Comment peut-on acquérir le courage et la force de neutraliser sa propre peur pour être en mesure d'aller au combat, à la guerre, à la mort? (…) C'est en apprenant à endurer la souffrance du corps qu'on pourrait espérer acquérir le courage de l'âme (p185). Il me semble, au vu de la clinique et de la théorie en psychodynamique du travail, que cette conception de l'apprentissage du courage doit être remise en cause (p185). 1. L'apprentissage du courage passerait donc par l'apprentissage de la soumission volontaire et la complicité avec ceux qui exercent la violence, fût-ce à titre "didactique"! 2. La deuxième conséquence, c'est le risque de justifier la violence, puisque, dans certaines conditions, elle serait censée pouvoir être mise au service de la vertu (le courage) 3. La troisième conséquence, c'est le risque de déboucher sur une forme redoutable de parachèvement de l'apprentissage du courage: celui d'être capable, à son tour, d'infliger la violence à autrui (p186). 4. Et, finalement, est totalement courageux l'homme qui peut faire preuve de sa capacité à extirper de lui toute compassion à la douleur de l'autre (p187). Le courage, c'est, dans sa forme première, la capacité d'aller à la guerre pour affronter la mort et l'infliger à autrui (…) Mais cette vertu de l'âme est-elle humanisante? Ce n'est pas certain: elle forme des hommes virils, mais peut-être pas des humains (p187). L'analyse de toutes ces situations de travail où la virilité est mise au service des stratégies collectives de défense suggère que, chaque fois, la virilité est sollicitée quand la peur est au centre du rapport vécu aux contraintes du travail: peur de l'accident, peur de ne pas être à la hauteur en cas de dysfonctionnement ou de difficulté, peur de l'échec, peur de l'exclusion et de la solitude, peur de la persécution et de la violence, etc. (p188). Chaque fois que l'un ou l'autre doit infliger la souffrance à autrui, c'est au nom du courage et de la virilité (p188). Qu'une femme refuse de commettre le mal contre autrui ne peut être tenu pour un vice que par des hommes qui associent ce refus à de la faiblesse (p189). Le courage, c'est de désobéir et de risquer, du même coup, de s'exclure de la communauté des forts et des virils, et risquer aussi de partager le sort réservé aux victimes (p189). L'autre question qui surgit inévitablement est la suivante: la virilité, détachée de toute référence au travail, serait-elle encore susceptible d'une quelconque justification? La théorie en psychodynamique du travail plaide pour une réponse négative. Sans le lien qui unit parfois la violence au travail, la référence à la virilité n'aurait plus aucune utilité (p190). La virilité, c'est le mal rattaché à une vertu – le courage – au nom des nécessités inhérentes à l'activité du travail. La virilité, c'est la forme banalisée par laquelle on exprime la justification des moyens par les fins (p191). Le problème que nous avons examiné n'est pas celui du mal en général, mais celui de la banalité du mal. La banalité du mal, à la lumière de la psychodynamique du travail, ne semble ni spontanée, ni naturelle. Elle est le résultat d'un vaste processus de banalisation (p191). Le mensonge est indispensable à la justification de la mission et du travail du mal. Ce point est capital (p192).

2. Dé-banaliser le mal

Or, dans ce dispositif de banalisation du mal, le chaînon le moins solide semble être celui du mensonge communicationnel (p192). Le mensonge est un dispositif sans lequel l'exercice du mal et de la violence ne peut pas perdurer (…) En s'attaquant à la distorsion communicationnelle, on peut raisonnablement escompter un réveil de la curiosité dans la société et surtout un intérêt renouvelé de la communauté scientifique pour le travail, qui tend à devenir un instrument majeur d'apprentissage à l'injustice dans les sociétés néolibérales (p192). Pourtant, nous avons soutenu l'idée que la virilité occupe une place au moins aussi importante que le mensonge, dans la mesure où, sans elle, il n'y a pas de possibilité de faire passer le mal pour le bien. Mais la virilité est en soi un mensonge (p192). Lutter contre le processus de banalisation du mal implique de travailler dans plusieurs directions: 1. La première consiste à procéder systématiquement et rigoureusement à la déconstruction de la distorsion communicationnelle dans les entreprises et les organisations (p193) 2. La deuxième voie consiste à travailler directement sur la déconstruction scientifique de la virilité comme mensonge 3. Au-delà de la déconstruction du mensonge, peut-on aussi s'aventurer dans ce qu'il faudra bien appeler "l'éloge de la peur", ou au moins dans la réhabilitation de la réflexion sur la peur 4. Peut-être conviendrait-il enfin de reprendre la question éthique et philosophique de ce que serait le courage débarrassé de la virilité (…) en partant de conduites bien différentes de celle de la virilité, en ce qu'elles ne tentent pas d'opposer de déni à la souffrance ni à la peur, ne proposent pas de recours à la violence, ne procèdent pas à la rationalisation et ne s'inscrivent pas dans la recherche de la gloire (p194).

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X. Souffrance, travail, action

Le mal, la barbarie peuvent être produits en l'absence de contribution de l'intelligence et de la délibération; simplement, sans effort, paisiblement presque: banalité du mal souvent décelable parmi les "deuxièmes couteaux". Les agents qui prêtent leur concours à l'exécution zélée du mal, de la violence ou de l'injustice, sans en être les concepteurs, sont parfois frappés de la même banalité que le mal auquel ils participent. Ils sont seulement des rouages d'un système (p195). Les deuxièmes couteaux, qui forment la masse des collaborateurs, sont précisément ceux qui font l'objet d'analyse de cet essai (p196). Comment se peut-il que des braves gens, en majorité, acceptent, en dépit de leur sens moral, de "collaborer" au mal? Par banalisation du mal, nous n'entendons pas seulement l'atténuation de l'indignation face à l'injustice et au mal, mais, au-delà, le processus qui, d'une part, dédramatise le mal et qui, d'autre part, mobilise progressivement une quantité croissante de personnes, au service de l'accomplissement du mal, et fait d'elles des "collaborateurs". Nous avons à comprendre comment et pourquoi les braves gens basculent tantôt dans la collaboration, tantôt dans la résistance au mal. A cette question, nous avons tenté de donner une réponse qui s'appuie sur l'analyse du néolibéralisme (p196). Le nouveau système auquel les braves gens acceptent d'apporter leur collaboration, repose sur l'utilisation méthodique de la menace et sur une stratégie efficace de distorsion de la communication (…) Un système qui joue un rôle important dans les formes concrètes que prend le développement de la société néolibérale (p198). Ce que nous avons tenté de mettre à jour – le processus de banalisation du mal par le travail – n'est pas nouveau ni extraordinaire (…) Ce qui est nouveau, c'est seulement le fait que ce système puisse passer pour raisonnable et justifié; qu'il soit donné pour réaliste et rationnel; qu'il soit accepté, voire approuvé, par une majorité de citoyens; qu'il soit enfin prôné ouvertement, aujourd'hui, comme un modèle à suivre, dont toute entreprise devrait s'inspirer, au nom du bien, du juste et du vrai. Ce qui est nouveau donc, c'est qu'un système qui produit et aggrave constamment souffrance, injustice et inégalités, puisse faire admettre ces dernières pour bonnes et justes. Ce qui est nouveau, c'est la banalisation des conduites injustes qui en constituent la trame (p199.) Avant de revenir sur les caractéristiques psychologiques du processus, il faut souligner que, si la dynamique psychologique de banalisation est possible, ce n'est pas par le fait de son génie propre, mais parce qu'elle est portée, engrenée et mobilisée par le travail (…) N'en déplaise à ceux qui pensent que, après la fin de l'histoire, il faudrait reconnaître que la "postmodernité" annoncerait la fin du travail, le capitalisme néolibéral demeure fondamentalement centré sur la domination du travail et l'appropriation des richesses qu'il produit (p200). Est-ce à dire que le travail soit essentiellement et avant tout une machine à produire le mal et l'injustice? Non, pas du tout! Le travail peut aussi être le médiateur irremplaçable de la réappropriation et de l'accomplissement de soi. Le fait est que le travail est une source inépuisable de paradoxes. Incontestablement, il est à l'origine de processus redoutables d'aliénation, mais il peut aussi être un puissant moyen mis au service de l'émancipation ainsi que de l'apprentissage et de l'expérimentation de la solidarité et de la démocratie. L'élément décisif qui fait verser le rapport au travail au profit du bien ou du mal, dans le registre moral et politique, est la peur: 1. soit lorsque le rapport à la tâche fait surgir la peur (la peur structure le travail lui-même) 2. soit lorsque le rapport de la tâche est pollué par la peur (comme dans la menace de précarisation) (p201). Pour pouvoir continuer de travailler malgré la peur, il faut élaborer des stratégies défensives contre la souffrance qu'elle impose subjectivement (p202). Ainsi les stratégies de défense apparaissent-elles comme bénéfiques, en première intention, mais elles peuvent avoir d'autres effets. S'agissant de la lutte contre la peur, elles peuvent devenir, comme nous l'avons montré dans cet essai, un moyen efficace d'atténuation morale et de "compliance" à l'exercice du mal (p202). L'analyse de la rationalité pathique suggère que la violence et l'injustice commencent toujours par engendrer, d'abord, un sentiment de peur. La peur est une souffrance, mais celle-ci ne marque nullement le terme du processus initié par l'exercice de la violence. La peur peut aussi être le point de départ: le point de départ de stratégies défensives contre la souffrance d'avoir peur, que la philosophie ignore, parce qu'elle méprise la peur (p203). La psychodynamique du travail plaide contre la condamnation univoque de la peur et de la fuite (…) La psychodynamique du travail suggère que, face à la peur, sont aussi construites des réponses défensives qui relèvent de la rationalité pathique et non de la seule raison morale. Elle suggère aussi que certaines stratégies défensives contre la peur peuvent pervertir le courage; et que, parmi elles, certaines peuvent avoir des conséquences tragiques (…) On pourrait se demander si la peur ne serait pas ontologiquement antérieure à la violence, contrairement à l'idée selon laquelle la violence serait première et serait à l'origine du malheur des hommes (p203). La mobilisation dépend d'abord de la nature et de l'intelligibilité du drame que vit la victime de l'injustice, de la violence et du mal. Pour la déclencher, il faut non seulement que le drame et l'intrigue soient compréhensibles, il faut encore qu'ils rencontrent la souffrance du témoin, qu'ils suscitent sa compassion. C'est un élément essentiel à l'implication et à la formation d'une volonté d'agir contre l'injustice et la souffrance infligées à autrui. La compassion ne dépend pas seulement de la nature du drame mais des moyens qui sont mis en œuvre pour émouvoir le témoin, pour atteindre sa sensibilité (p204). Ainsi l'analyse du processus de banalisation du mal, grâce auquel les braves gens, dotés d'un sens moral, se font enrôler au service de l'injustice et du mal contre autrui, révèle-t-elle l'importance de la dimension subjective-pathique [voir page 41] dans l'organisation de leurs conduites. Aussi cette analyse plaide-t-elle pour que l'on admette l'existence d'une "rationalité pathique" [voir page 116] qui devrait être habilitée jusque dans la théorie de l'action et dont la méconnaissance ou la sous-estimation explique peut-être les difficultés rencontrées dans nos sociétés à vaincre l'extraordinaire tolérance sociale à l'aggravation de l'injustice et du malheur dont est victime une part grandissante de nos concitoyens (p205). L'analyse à laquelle nous avons procédé dans cet essai conduit à des conclusions inhabituelles sur ce qu'il en est de la nature de l'action (morale ou politique) (…) L'action, pour acquérir sa forme concrète et atteindre à l'efficacité, a nécessairement besoin du travail (…) Le travail, dans la mesure où il implique la coopération volontaire des agents, convoque aussi ceux qui travaillent à investir la construction de règles qui ne jouent pas un rôle seulement vis-à-vis du travail, mais aussi du vivre-ensemble (p205). Toute action implique une part de travail, mais le sujet de l'action peut se trouver tellement occupé par ce qu'exigent de lui le travail et l'activité [voir page 167] qu'il perd son rapport conscient à l'action (p206). Non seulement action et travail sont indissociables, mais il manque encore un terme pour achever la triade: la souffrance. Celui qui agit prend des risques (p206). A ces risques répond un vécu subjectif relevant du pathique (…) Agir, c'est donc travailler, mais c'est aussi souffrir (p207). Il s'agit de comprendre comment le pathique parvient à acquérir une emprise sur la conscience morale et à en gauchir le fonctionnement, non pas à le supplanter (p207). Hannah Arendt, dont les travaux sur la banalité du mal ont inspiré cet essai, oppose, dans "The Human Condition" (1958), l'action à l'œuvre et surtout au travail (p207). Par rapport à la conception arendtienne de l'action, nous serions tentés de demander de ne plus exclure de l'analyse la dimension pathique. L'action, en effet, n'est jamais impure (…) L'action – c'est du moins ce que pour quoi plaide l'analyse de la banalisation du mal – est toujours une triade: action, activité et passion. Pas d'action conséquente sans travail, et pas d'action sensée sans souffrance. Celui qui veut agir rationnellement doit se préparer à travailler. Il doit aussi être capable d'endurer la souffrance, car pour agir, il faut aussi être en mesure de supporter la passion et d'éprouver la compassion, qui sont à la source même de la faculté de penser ou, comme le dirait Hannah Arendt, de "la vie de l'esprit".
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